Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/182

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cains gisant hors de combat ; morts, dit-elle ; blessés, peut-être. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais. Mme Fleury, du Théâtre-Français, passa de La Rouarie à Marat, mais par amour. Les capitaines étaient souvent aussi ignorants que les soldats ; M. de Sapinaud ne savait pas l’orthographe, il écrivait : « nous orions de notre cauté ». Les chefs s’entre-haïssaient ; les capitaines du marais criaient : À bas ceux du pays haut ! Leur cavalerie était peu nombreuse et difficile à former. Puisaye écrit : Tel homme qui me donne gaîment ses deux fils devient froid si je lui demande un de ses chevaux. Fertes, fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches, gourdins ferrés et cloutés, c’étaient là leurs armes ; quelques-uns portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient à grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines, des cépées, des chemins creux, s’égaillaient, c’est-à-dire faisaient le croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient, et se dissipaient. Quand ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l’Arbre de Liberté, le brûlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs allures étaient nocturnes. Règle du vendéen : être toujours inattendu. Ils faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur passage. Le soir venu, après avoir fixé, entre chefs et en conseil de guerre, le lieu où le lendemain matin ils surprendraient les postes républicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prière, ôtaient leurs sabots, et filaient en longues colonnes, à travers les bois, pieds nus sur la bruyère et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot, sans un souffle. Marche de chats dans les ténèbres.