Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/184

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plane, l’autre rampe. L’un combat pour l’humanité, l’autre pour la solitude ; l’un veut la liberté, l’autre veut l’isolement ; l’un défend la commune, l’autre la paroisse. Communes ! communes ! criaient les héros de Morat. L’un a affaire aux précipices, l’autre aux fondrières ; l’un est l’homme des torrents et des écumes, l’autre est l’homme des flaques stagnantes d’où sort la fièvre ; l’un a sur la tête l’azur, l’autre une broussaille ; l’un est sur une cime, l’autre est dans une ombre.

L’éducation n’est point la même, faite par les sommets ou par les bas-fonds.

La montagne est une citadelle, la forêt est une embuscade ; l’une inspire l’audace, l’autre le piège. L’antiquité plaçait les dieux sur les faîtes et les satyres dans les halliers. Le satyre, c’est le sauvage ; demi-homme, demi-bête. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrénées, un Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc était le colossal auxiliaire de Guillaume Tell ; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits contre la nuit qui emplissent les poëmes de l’Inde, on aperçoit l’Himalaya. La Grèce, l’Espagne, l’Italie, l’Helvétie, ont pour figure la montagne ; la Cimmérie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La forêt est barbare.

La configuration du sol conseille à l’homme beaucoup d’actions. Elle est complice, plus qu’on ne croit. En présence de certains paysages féroces, on est tenté d’exonérer l’homme et d’incriminer la création ; on sent une sourde provocation de la nature ; le désert est parfois malsain à la conscience, surtout à la conscience peu éclairée ; la conscience peut être géante, cela fait Socrate et Jésus ; elle peut être naine, cela fait Atrée et Judas. La conscience petite est vite reptile ; les futaies crépusculaires, les ronces, les épines, les marais sous les branches, sont une fatale fréquentation pour elle ; elle subit là la mystérieuse infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d’optique, les mirages inexpliqués, les effarements d’heure ou de lieu jettent l’homme dans cette sorte d’effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en temps ordinaires, la superstition, et dans les époques violentes, la brutalité. Les hallucinations tiennent la torche qui éclaire le chemin du meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un double sens qui éblouit les grands esprits et aveugle les âmes fauves. Quand l’homme est ignorant, quand le désert est visionnaire, l’obscurité de la solitude s’ajoute à l’obscurité de l’intelligence ; de là dans l’homme des ouvertures d’abîmes. De certains rochers, de certains ravins, de certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir à travers les arbres, poussent l’homme aux actions folles et atroces. On pourrait presque dire qu’il y a des lieux scélérats.

Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et Plélan !