Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/213

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comme au fond d’un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et dit de nouveau et presque avec un accent de colère :

— Mes enfants !

Tellmarch baissa la tête comme un coupable.

Il songeait à ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas à lui, et qui, probablement, ne savait même plus qu’il existât. Il s’en rendait compte, il se disait : — Un seigneur, quand c’est dans le danger, ça vous connaît ; quand c’est dehors, ça ne vous connaît plus.

Et il se demandait : — Mais alors pourquoi ai-je sauvé ce seigneur ?

Et il se répondait : — Parce que c’est un homme.

Il fut là-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-même :

— En suis-je bien sûr ?

Et il se répéta son mot amer : — Si j’avais su !

Toute cette aventure l’accablait ; car dans ce qu’il avait fait il voyait une sorte d’énigme. Il méditait douloureusement. Une bonne action peut donc être une mauvaise action. Qui sauve le loup tue les brebis. Qui raccommode l’aile du vautour est responsable de sa griffe.

Il se sentait en effet coupable. La colère inconsciente de cette mère avait raison.

Pourtant, avoir sauvé cette mère le consolait d’avoir sauvé ce marquis.

Mais les enfants ?

La mère aussi songeait. Ces deux pensées se côtoyaient et, sans se le dire, se rencontraient peut-être, dans les ténèbres de la rêverie.

Cependant son regard, au fond duquel était la nuit, se fixa de nouveau sur Tellmarch.

— Ça ne peut pourtant pas se passer comme ça, dit-elle.

— Chut ! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.

Elle poursuivit :

— Vous avez eu tort de me sauver, et je vous en veux. J’aimerais mieux être morte, parce que je suis sûre que je les verrais. Je saurais où ils sont. Ils ne me verraient pas, mais je serais près d’eux. Une morte, ça doit pouvoir protéger.

Il lui prit le bras et lui tâta le pouls.

— Calmez-vous, vous vous redonnez la fièvre.

Elle lui demanda presque durement :

— Quand pourrai-je m’en aller ?

— Vous en aller ?

— Oui. Marcher.

— Jamais, si vous n’êtes pas raisonnable. Demain, si vous êtes sage.

— Qu’appelez-vous être sage ?