Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/254

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fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas l’Amérique, on découvre une petite charrette. C’est toujours cela.

Mais il fallut partager. René-Jean voulut s’atteler à la voiture, et Georgette voulut monter dedans.

Elle essaya de s’y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le cocher. Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.

René-Jean cria à Gros-Alain :

— Dis : Hu !

— Hu ! répéta Gros-Alain.

La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges. Georgette cria.

Puis elle eut une vague envie de pleurer.

— Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.

— J’ai grande, fit Georgette.

Et sa grandeur la consola de sa chute.

La corniche d’entablement au-dessous des fenêtres était fort large ; la poussière des champs, envolée du plateau de bruyère, avait fini par s’y amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le vent y avait apporté des graines, si bien qu’une ronce avait profité de ce peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l’espèce vivace dite mûrier du renard. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait presque jusqu’à terre.

Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la charrette, découvrit cette ronce. Il s’en approcha.

Il cueillit une mûre et la mangea.

— J’ai faim, dit René-Jean.

Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.

À eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils s’en grisèrent et s’en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.

De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien. Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang, et dit en montrant la ronce : — Pique.

Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance, et dit :

— C’est une bête.

— Non, répondit René-Jean, c’est un bâton.

— Un bâton, c’est méchant, reprit Gros-Alain.

Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à rire.