Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
10
QUATREVINGT-TREIZE. — EN MER.

— Et le cadet ? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore !

— Gros-Alain, dit la mère.

— Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière ; ça vous a déjà des airs d’être des personnes.

Cependant le sergent insistait.

— Parle donc, madame. As-tu une maison ?

— J’en avais une.

— Où ça ?

— À Azé.

— Pourquoi n’es-tu pas dans ta maison ?

— Parce qu’on l’a brûlée.

— Qui ça ?

— Je ne sais pas. Une bataille.

— D’où viens-tu ?

— De là.

— Où vas-tu ?

— Je ne sais pas.

— Arrive au fait. Qui es-tu ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas qui tu es ?

— Nous sommes des gens qui nous sauvons.

— De quel parti es-tu ?

— Je ne sais pas.

— Es-tu des bleus ? Es-tu des blancs ? Avec qui es-tu ?

— Je suis avec mes enfants.

Il y eut une pause. La vivandière dit :

— Moi, je n’ai pas eu d’enfants. Je n’ai pas eu le temps.

Le sergent recommença.

— Mais tes parents ! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi, je m’appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi, mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle-nous des tiens. Dis-nous ce que c’était que tes parents.

— C’étaient les Fléchard. Voilà tout.

— Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub. Mais on a un état. Quel était l’état de tes parents ? Qu’est-ce qu’ils faisaient ? Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’ils fléchardaient, tes Fléchard ?

— C’étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu’il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort ;