Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/262

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Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route ; l’aube paraissait à peine ; tout était encore baigné du sombre de la nuit ; pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants avaient l’agitation d’une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues et de ferrailles qu’on avait entendu.

Sur la place, devant l’église, un groupe ahuri, les yeux en l’air, regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut d’une colline. C’était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d’informe ; c’était recouvert d’une grande bâche, qui avait l’air d’un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et l’on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se découpait en vive noirceur sur l’horizon. Le chariot semblait noir, l’attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin blêmissait derrière.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s’était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot, et l’on put voir distinctement ce cortège qui paraissait une marche d’ombres, car il n’en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La bâche était noire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s’approcha de l’attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette voiture et ces gendarmes. Dans l’attroupement, des voix chuchotaient des questions et des réponses.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est la guillotine qui passe.

— D’où vient-elle ?

— De Fougères.

— Où va-t-elle ?

— Je ne sais pas. On dit qu’elle va à un château du côté de Parigné.

— À Parigné !

— Qu’elle aille où elle voudra, pourvu qu’elle ne s’arrête pas ici !

Cette grande charrette avec son chargement voilé d’une sorte de suaire, cet attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes, l’heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village ; le village était dans un