Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/314

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Elle jeta un cri effrayant.

Ce cri de l’inexprimable angoisse n’est donné qu’aux mères. Rien n’est plus farouche et rien n’est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit entendre une louve ; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.

Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.

C’était ce cri que le marquis de Lantenac venait d’entendre.

On a vu qu’il s’était arrêté.

Le marquis était entre l’issue du passage par où Halmalo l’avait fait échapper, et le ravin. À travers les broussailles entrecroisées sur lui, il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par l’écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l’autre côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le plein jour de l’incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme penchée sur le ravin. C’était de cette femme qu’était venu ce cri. Cette figure, ce n’était plus Michelle Fléchard, c’était Gorgone. Les misérables sont les formidables. La paysanne s’était transfigurée en euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente, venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l’âme ; cette mère, c’était la maternité ; tout ce qui résume l’humanité est surhumain ; elle se dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime, comme une puissance sépulcrale ; elle avait le cri de la bête et le geste de la déesse ; sa face, d’où tombaient des imprécations, semblait un masque de flamboiement. Rien de souverain comme l’éclair de ses yeux noyés de larmes ; son regard foudroyait l’incendie.

Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête ; il entendait on ne sait quoi d’inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.

— Ah ! mon Dieu ! mes enfants ! ce sont mes enfants ! Au secours ! au feu ! au feu ! au feu ! Mais vous êtes donc des bandits ! Est-ce qu’il n’y a personne là ? Mais mes enfants vont brûler ! Ah ! voilà une chose ! Georgette ! mes enfants ! Gros-Alain, René-Jean ! Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Qui donc a mis mes enfants là ? Ils dorment. Je suis folle ! C’est une chose impossible. Au secours !

Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau. Tout le camp accourait autour du feu qui venait d’éclater. Les assiégeants, après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l’incendie. Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire ? Il y avait à peine quelques seaux d’eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin. L’an-