Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/350

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IV
après cimourdain juge, cimourdain maître.

Un camp, c’est un guêpier. En temps de révolution surtout. L’aiguillon civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas pour piquer le chef après avoir chassé l’ennemi. La vaillante troupe qui avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés ; d’abord contre le commandant Gauvain quand on apprit l’évasion de Lantenac. Lorsqu’on vit Gauvain sortir du cachot où l’on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une commotion électrique, et en moins d’une minute tout le camp fut informé. Un murmure éclata dans la petite armée. Ce premier murmure fut : — Ils sont en train de juger Gauvain. Mais c’est pour la frime. Fiez-vous donc aux ci-devant et aux calotins ! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble ! — Quand on sut la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure : — Voilà qui est fort ! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros ! C’est un vicomte, eh bien, il n’en a que plus de mérite à être républicain Comment ! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau le vainqueur de Dol et de la Tourgue ! celui par qui nous sommes invincibles ! celui qui est l’épée de la république dans la Vendée ! l’homme qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises de Léchelle et des autres ! ce Cimourdain ose le condamner à mort ! pourquoi ? parce qu’il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants ! un prêtre tuer un soldat ! —

Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une force ; ce n’en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le sourcil, et il n’en fallait pas davantage pour tenir l’armée en respect. Dans ces temps sévères, il suffisait que l’ombre du comité de salut public fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir l’imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme après les murmures, Cimourdain restait l’arbitre du sort de Gauvain comme du sort de tous. On savait qu’il n’y avait rien à lui demander et qu’il n’obéirait qu’à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout dépendait de lui. Ce qu’il avait fait comme juge martial, seul il pouvait le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait pleins pou-