Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/417

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Il vendait ses chaises de paille et son bois de lit pour payer son imprimeur. Il avait, en 1789, vendu lui-même dans là rue aux passants un remède de son invention. Il fit d’abord un effet d’ombre ; on n’y croyait pas ; madame Roland demandait à Danton : Est-ce qu’il existe, ce Marat ? Il était sur la liste à hommes achetables du duc d’Orléans. Il avait été recommandé aux électeurs pour la Convention par Chabot et Taschereau. Marat disait : « J’aimerais mieux ne jamais mourir que d’être au Panthéon à côté de Mirabeau ». Il alla au Panthéon pourtant, et il en chassa Mirabeau, qui, reflux inexorable, jeté à l’égout, l’y attira. Marat n’était pas plus un écrivain que Robespierre n’était un orateur ; ces hommes étaient des forces. Un jour la Convention rejeta Marat, l’envoya se faire juger dehors et le livra au tribunal révolutionnaire ; Marat revint dans les bras de la foule, en triomphe, ayant sur la tête, par-dessus son madras sale, une couronne de laurier.

Marat entrevoyait l’hébertisme, en surveillait la formation, le pressentait, le flairait comme le lynx flaire le chatpard et le redoutait. Quand il fut de la Convention, il sortit de son souterrain et habita rue de l’École-de-Médecine, n° 18, un petit logement de quelques chambres. On peut voir encore la maison. Il vivait là avec Simonne, qui avait quitté son mari pour lui, et s’était faite sa servante. Couple étrange et douloureux. Elle était pâle, il était livide. On entendait jour et nuit elle tousser, lui gronder. Les yeux de Marat, blessés du jour, clignotants, arrogants, s’adoucissaient pour Simonne. Ces deux spectres s’aimaient. Marat, les pieds souvent nus dans de gros souliers à clous, toujours un poing dans ses cheveux, passait quinze heures de suite devant une table où était son encrier en forme de cornet, disputait, mais ne causait pas, écrivait sans cesse, dormait peu. Nul talent, une puissance énorme. Sorte de malade formidable, appuyé d’un côté sur le feux, de l’autre sur le vrai. Robespierre avait toujours Racine ouvert sur sa table, Marat avait l’évangile.

Pourquoi de tels hommes ?

Pourquoi Robespierre, Danton et Marat ?

Parce qu’il le faut.

Certaines heures veulent certains hommes. En 93, il y avait dans la révolution trois courants ; il y avait trois peuples dans le peuple : le peuple qui suivait Robespierre, le peuple qui suivait Danton, le peuple qui suivait Marat.

Le peuple qui suivait Robespierre, c’était le peuple. Robespierre incarnait l’être abstrait, le Peuple, créé par la révolution en regard de l’être vivant, l’Homme. L’homme est libre, le peuple est solidaire ; l’homme est multiple, le peuple est un ; l’homme a des devoirs, le peuple a des droits ; l’homme est un débiteur, le peuple est un créancier ; l’homme a la famille, le peuple a la commune ; l’homme a droit à la vie individuelle, le peuple a droit à la vie sociale. Trouver le trait d’union entre ces deux termes, combiner la liberté du premier avec l’unité du second, le Moi avec le Nous, et en composer la république, souder le peuple à l’homme, et de l’amalgame faire sortir le citoyen, cette haute pensée était le fond vrai de Robespierre. Il la sentait plus qu’il ne la sondait, mais elle était en lui. C’est par là qu’il est grand. Ce qui était dans Robespierre à l’état de rêve était dans le peuple à l’état de réalité.