Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/419

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frères d’un voleur, des religionnaires tels que Charnier qui fut rompu vif parce qu’il était le petit-fils d’un homme qui avait rédigé l’édit de Nantes, tout cela, toutes ces âmes lamentables, les spoliés du fisc, les dévalisés de Versailles, les affamés du pacte de Famine, les anciens patients des pénalités scélérates, pilori, tabouret, ceps, fer chaud, essorillement, poing coupé, émasculation, langue arrachée pour un jurement, in-pace à vie, hart, roue, bûcher, chaudière bouillante, écartèlement, toutes les faims, toutes les soifs, toutes les férocités nées du vieux tourment éternel, tous les produits de ces manufactures d’hommes horribles et de femmes obscènes que le code appelle maisons de correction, toutes les créations de ces usines qu’on nommait la Salpêtrière et Bicêtre, tous les chefs-d’œuvre de ces fabriques de bandits, tous les fronts bas d’ignorance, tous les yeux devenus myopes à force de stupeur sociale, toutes les bouches tordues par le sanglot, par le blasphème, par le rire furieux, par la chanson sale, par le baiser convulsif de la prostitution, par le hurlement bestial sous le fouet ou le bâton, toutes les poitrines pleines de haine, tous les cœurs débordant d’une écume de souffrances, toutes les consciences forcenées, toutes les passions qui s’abritent dans ces mots redoutables, rancunes, revanches, revendications, redressements, représailles, toutes ces iniquités qui ont dans leur abîme la justice, toutes ces démences qui au fond ont raison (hélas !), tout cela suivait Marat. Tout cela grondait quand Marat sifflait, haïssait quand il soupçonnait, frappait quand il blâmait, mordait quand il grinçait, tuait quand il dénonçait, et quand Marat tonnait, foudroyait.

Tout cela, tant que Marat vécut, le fit infernal, et quand il fut mort, le déclara divin.

Tout cela, qu’était-ce ? Votre œuvre, ô vieux monde évanoui. Par vos codes, par vos luxes, par vos exactions, par vos voies de fait, par vos vices, vous avez déchiré le peuple. De là la plèbe. La plèbe est le haillon social. Mob, foule, fex urbis, tout cela est de construction humaine. C’est le produit de notre industrie. Telle est notre habileté. Marat, c’est le mal souffert devenu le mal vengeur. C’est le patient changé en bourreau. Transfiguration épouvantable. Il ne tiendrait qu’à nous que ce que nous appelons « la canaille » ne fût pas. Cette chose qui nous effraie, c’est nous qui la fabriquons. Les lois font les bagnes, les mœurs font les lupanars. La lumière crée le peuple, la nuit enfante la plèbe. La veste rouge du forçat est taillée dans la robe rouge du juge. Les conservateurs de l’ignorance sont les producteurs de monstres. Ô sociétés humaines, voulez-vous n’avoir pas de Marats, ne faites pas de populaces.

Marat a ceci qu’il est original.

Robespierre et Danton ont des analogues ; Marat n’en a pas. Lycurgue est un Robespierre, Dracon est un Robespierre, Caton l’Ancien est un Robespierre, Louis XI est un Robespierre, Pierre Arbuez est un Robespierre, Richelieu est un Robespierre. Danton, on vient de le dire, a son semblable, Mirabeau ; trop près de lui peut-être, car l’un gêne l’autre. Quant à Marat, il est sans pareil dans l’histoire. Rien ne lui ressemble et il ne ressemble à personne ; Marat est un cas de tératologie historique ; Marat est un être inouï, disproportionné, invraisemblable, qui, même après qu’on a constaté qu’il est réel, semble impossible. Il vit de haine, et il en