Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/47

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ments convulsifs du canon, le mât de misaine s’était lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait. Dix pièces sur trente étaient hors de combat ; les brèches au bordage se multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l’entre-pont semblait un homme de pierre au bas de l’escalier. Il jetait sur cette dévastation un œil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l’effondrement du navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.

Il fallait périr ou couper court au désastre ; prendre un parti, mais lequel ?

Quelle combattante que cette caronade !

Il s’agissait d’arrêter cette épouvantable folle.

Il s’agissait de colleter cet éclair.

Il s’agissait de terrasser cette foudre.

Boisberthelot dit à La Vieuville :

— Croyez-vous en Dieu, chevalier ?

La Vieuville répondit :

— Oui. Non. Quelquefois.

— Dans la tempête ?

— Oui. Et dans des moments comme celui-ci.

— Il n’y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit Boisberthelot.

Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.

Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.

Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C’était l’auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et cause de l’accident, le maître de la caronade. Ayant fait le mal, il voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d’anspect d’une main, une drosse à nœud coulant de l’autre main, et il avait sauté par le carré dans l’entre-pont.

Alors une chose farouche commença ; spectacle titanique ; le combat du canon contre le canonnier ; la bataille de la matière et de l’intelligence, le duel de la chose contre l’homme.

L’homme s’était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux piliers d’acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher, il attendait.

Il attendait que le canon passât près de lui.

Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu’elle devait le