Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/63

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X
échappe-t-il ?

Quelques instants après, un de ces petits canots qu’on appelle you-yous et qui sont spécialement affectés au service des capitaines s’éloignait du navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l’arrière, et le matelot « de bonne volonté » qui était à l’avant. La nuit était encore très obscure. Le matelot, conformément aux indications du capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune autre issue n’était d’ailleurs possible.

On avait jeté au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuits, une longe de bœuf fumée et un baril d’eau.

Au moment où le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le gouffre, se pencha par-dessus l’étambot du gouvernail de la corvette, et ricana cet adieu au canot :

— C’est bon pour s’échapper, et excellent pour se noyer.

— Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.

L’écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d’accord avec le rameur, et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crépuscule et cachée par les grands plis des vagues.

Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.

Tout à coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l’océan, il s’éleva une voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d’airain de la tragédie antique, semblait presque surhumaine.

C’était le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.

— Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mât. Nous allons voir se lever notre dernier soleil.

Et un coup de canon partit de la corvette.

— Vive le roi ! cria l’équipage.

Alors on entendit au fond de l’horizon un autre cri, immense, lointain, confus, distinct pourtant :

— Vive la République !

Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres éclata dans les profondeurs de l’océan.

La lutte commençait.

La mer se couvrit de fumée et de feu.