Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/67

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— Allons, dit-il.

— Soit, dit le vieillard.

Et, tranquille, il ajouta :

— Où est le prêtre ?

Le matelot le regarda.

— Le prêtre ?

— Oui, le prêtre. J’ai donné un prêtre à ton frère, tu me dois un prêtre.

— Je n’en ai pas, dit le matelot.

Et il continua :

— Est-ce qu’on a des prêtres en pleine mer ?

On entendait les détonations convulsives du combat de plus en plus lointain.

— Ceux qui meurent là-bas ont le leur, dit le vieillard.

— C’est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l’aumônier.

Le vieillard poursuivit :

— Tu perds mon âme, ce qui est grave.

Le matelot baissa la tête, pensif.

— Et en perdant mon âme, reprit le vieillard, tu perds la tienne. Écoute. J’ai pitié de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j’ai fait mon devoir tout à l’heure, d’abord en sauvant la vie à ton frère et ensuite en la lui ôtant, et je fais mon devoir à présent en tâchant de sauver ton âme. Réfléchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce moment-ci ? Il y a là des hommes qui périssent, il y a là des désespérés qui agonisent, il y a là des maris qui ne reverront plus leur femme, des pères qui ne reverront plus leur enfant, des frères qui, comme toi, ne reverront plus leur frère. Et par la faute de qui ? par la faute de ton frère à toi. Tu crois en Dieu, n’est-ce pas ? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce moment ; Dieu souffre dans son fils très chrétien le roi de France qui est enfant comme l’enfant Jésus et qui est en prison dans la tour du Temple ; Dieu souffre dans son Église de Bretagne ; Dieu souffre dans ses cathédrales insultées, dans ses évangiles déchirés, dans ses maisons de prière violées ; Dieu souffre dans ses prêtres assassinés. Qu’est-ce que nous venions faire, nous, dans ce navire qui périt en ce moment ? Nous venions secourir Dieu. Si ton frère avait été un bon serviteur, s’il avait fidèlement fait son office d’homme sage et utile, le malheur de la caronade ne serait pas arrivé, la corvette n’eût pas été désemparée, elle n’eût pas manqué sa route, elle ne fût pas tombée dans cette flotte de perdition, et nous débarquerions à cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc déployé, nombreux, contents, joyeux, et nous viendrions