Page:Hugo - Les Travailleurs de la mer Tome I (1891).djvu/71

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XVIII

ASILE


Ces îles, autrefois redoutables, se sont adoucies. Elles étaient écueils, elles sont refuges. Ces lieux de détresse sont devenus des points de sauvetage. Qui sort du désastre, émerge là. Tous les naufragés y viennent, celui-ci des tempêtes, celui-là des révolutions. Ces hommes, le marin et le proscrit, mouillés d’écumes diverses, se sèchent ensemble à ce tiède soleil. Chateaubriand, jeune, pauvre, obscur, sans patrie, s’est assis sur une pierre du vieux quai de Guernesey. Une bonne femme lui a dit : Que désirez-vous, mon ami ? C’est une grande douceur pour le banni français, et presque un apaisement mystérieux, de retrouver dans les Channel’s Islands cet idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces, ces cris de nos ports, ces refrains de nos rues et de nos campagnes, reminiscitur Argos. Louis XIV a jeté dans cette antique peuplade normande un contingent utile de braves français parlant purement ; la révocation de l’édit de Nantes a ravitaillé dans les îles la langue française.