Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/34

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tour d’entrée contient, roulés l’un sur l’autre, un escalier à vis pour les hommes et une rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer, et, en montant, dans les embrasures de la tour, j’ai compté quatre petits engins du quinzième siècle. La garnison de la forteresse se composait pour le moment d’une vieille servante, Mlle Jeannette, qui m’a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des anciens appartements de l’intérieur que la cuisine, fort belle salle voûtée à grande cheminée, le vieux salon, dont on a fait un billard, et un charmant petit cabinet à boiseries dorées, dont le plafond a pour rosace un chiffre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes, dorées et sculptées, est encore intact. La cheminée, surmontée de deux fort nobles statues, est du plus beau style de Henri III. Les murs étaient jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie qui étaient des portraits de famille. À la révolution, des gens d’esprit du village voisin ont arraché ces panneaux et les ont brûlés, ce qui a porté un coup mortel à la féodalité. Le propriétaire actuel a remplacé ces panneaux par de vieilles gravures représentant des vues de Rome et des batailles du grand Condé, collées à cru sur le mur. Ce que voyant, j’ai donné trente sous à Mlle Jeannette, qui m’a paru éblouie de ma magnificence.

Et puis j’ai regardé les canards et les poules dans les fossés du château, et je m’en suis allé.

En sortant de Montmort, — où l’on arrive par la plus horrible route du monde, soit dit en passant, — j’ai rencontré la malle qui a dû vous porter ma précédente lettre. Je l’ai chargée, ami, de toutes sortes de bonnes pensées pour vous.

La route s’est enfoncée dans un bois au moment où la nuit tombait, et je n’ai plus rien vu jusqu’à Épernay que des cabanes de charbonniers qui fumaient à travers les branches. La gueule rouge d’une forge éloignée m’apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la route la vive silhouette des arbres ; et sur ma tête, dans le ciel, le splendide Chariot faisait son voyage au milieu des étoiles pendant que ma pauvre patache faisait le sien à travers les cailloux.