Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/43

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dont l’un porte l’autre sur ses épaules. Celles de l’abside m’ont paru représenter les sept péchés capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retroussée, a dû bien faire rêver les pauvres moines.

Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et l’on aurait peine à s’expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hameau, pour ainsi dire, si l’on ne trouvait dans une chapelle fermée au loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du reste fort humble, très simple et tout à fait pareil à un puits de village, comme il sied à un puits miraculeux. Le merveilleux édifice a poussé dessus. Ce puits a produit cette église comme un oignon produit une tulipe.

J’ai continué ma route. Une lieue plus loin, nous traversions un village dont c’était la fête et qui célébrait cette fête avec une musique des plus acides. En sortant du village, j’ai avisé au haut d’une colline une chétive masure blanche, sur le toit de laquelle gesticulait une façon de grand insecte noir. C’était un télégraphe qui causait amicalement avec Notre-Dame de l’Épine.

Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était magnifique. Je regardais les collines du bout de la plaine, qu’une immense bruyère violette recouvrait à moitié comme un camail d’évêque. Tout à coup je vis un cantonnier redresser sa claie couchée à terre et la disposer comme pour s’abriter dessous. Puis la voiture passa près d’un troupeau d’oies qui bavardaient joyeusement.

— Nous allons avoir de l’eau, dit le cocher. En effet, je tournai la tête ; la moitié du ciel derrière nous était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les ciguës en fleur se courbaient jusqu’à terre, les arbres semblaient se parler avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j’aie vus. La pluie tombait à verse, mais le nuage n’emplissait pas tout le ciel. Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons d’or qui venaient du soleil. Il n’y avait plus un être vivant dans le paysage, ni un homme