Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/54

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de fournir à Louis XVIII son dernier mot d’ordre et son dernier calembour (Saint-Denis, Givet), et où je viens d’arriver à quatre heures du matin, moulu par les cahots d’un affreux chariot qu’ils appellent ici la diligence. J’ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour est venu, et je vous écris. J’ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site qu’on aperçoit de ma chambre et qui se compose de l’angle d’un toit blanchi à la chaux, d’une antique gouttière de bois pleine de mousse et d’une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre en elle-même, c’est une grande halle meublée de quatre vastes lits, avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l’extérieur d’un tout petit miroir et à l’intérieur d’un tout petit fagot. Sur le fagot est posé délicatement à côté d’un balai un tire-bottes énorme et antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de la Meuse ; et il est presque impossible d’en arracher son pied, si l’on a l’imprudence de l’y engager. On court risque de se promener, comme je viens de le faire, dans toute l’auberge, le tire-bottes au pied, réclamant à grands cris du secours. Pour être juste, je dois au site une petite rectification. Tout à l’heure j’ai entendu caqueter des poules. Je me suis penché vers la cour, et j’ai vu sous ma fenêtre une charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de rose trémière sur une planche portée par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernière lettre un incident, qui ne vaut pas la peine de vous être conté, m’a fait brusquement rétrograder de Varennes à Villers-Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de la Ferté-sous-Jouarre, j’ai pris, afin de regagner le temps perdu, la diligence pour Soissons ; elle était parfaitement vide, ce qui, entre nous, ne m’a pas déplu. J’ai pu déployer à mon aise mes feuilles de Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j’approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route s’enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de Saint-Jean-