Page:Hugo Rhin Hetzel tome 1.djvu/73

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plaine où l’homme a multiplié les forteresses, la nature lui ayant refusé les montagnes.

Après une ascension d’un quart d’heure, les chevaux déjà essoufflés et le conducteur belge déjà altéré se sont arrêtés d’un commun accord et avec une unanimité touchante devant un cabaret, dans un pauvre village pittoresque répandu des deux côtés d’un large ravin qui déchire la montagne. Ce ravin, qui est tout à la fois le lit d’un torrent et la grande rue du village, est naturellement pavé du granit du mont mis à nu. Au moment où nous y passions, six chevaux attelés de chaînes montaient ou plutôt grimpaient le long de cette rue étrange et affreusement escarpée, traînant après eux un grand chariot vide à quatre roues. Si le chariot eût été chargé, il eût fallu vingt chevaux ou plutôt vingt mules. Je ne vois pas trop à quoi peut servir ce chariot dans un ravin, si ce n’est à faire faire des esquisses improbables aux pauvres jeunes peintres hollandais qu’on rencontre çà et là sur cette route, le sac sur le dos et le bâton à la main.

Que faire sur la banquette d’une diligence à moins qu’on ne regarde ? — J’étais admirablement situé pour cela. J’avais sous les yeux un grand morceau de la vallée de la Meuse ; au sud, les deux Givet gracieusement liés par leur pont ; à l’ouest, la grosse tour ruinée d’Agimont, se composant avec sa colline et jetant derrière elle une immense ombre pyramidale ; au nord, la sombre tranchée dans laquelle s’enfonce la Meuse et d’où montait une lumineuse vapeur bleue. Au premier plan, à deux enjambées de ma banquette, dans la mansarde du cabaret, une jolie paysanne assise en chemise sur son lit s’habillait près de sa fenêtre toute grande ouverte, laquelle laissait entrer à la fois les rayons du soleil levant et les regards des voyageurs quelconques juchés sur les impériales des diligences. Au-dessus de cette mansarde et de cette paysanne, dans le lointain, comme couronnement aux frontières de France, se développaient comme une ligne immense les formidables batteries de Charlemont.

Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne leva les yeux, m’aperçut, sourit, me fit un gracieux signe de tête, ne ferma pas sa fenêtre, et continua lentement sa toilette.