Page:Huysmans - A Rebours, Crès, 1922.djvu/111

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et du blessé, un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé de ballots de nuages.

On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium ; mais, bien qu’il aimât la finesse des détails et l’imposante allure de cette planche, des Esseintes s’arrêtait plus particulièrement devant les autres cadres qui ornaient la pièce.

Ceux-là étaient signés : Odilon Redon.

Ils renfermaient dans leurs baguettes de poirier brut, liséré d’or, des apparitions inconcevables : une tête d’un style mérovingien, posée sur une coupe ; un homme barbu, tenant tout à la fois, du bonze et de l’orateur de réunion publique, touchant du doigt un boulet de canon colossal ; une épouvantable araignée logeant au milieu de son corps une face humaine ; puis des fusains partaient plus loin encore dans l’effroi du rêve tourmenté par la congestion. Ici c’était un énorme dé à jouer où clignait une paupière triste ; là des paysages, secs, arides, des plaines calcinées, des mouvements de sol, des soulèvements volcaniques accrochant des nuées en révolte, des ciels stagnants et livides ; parfois même les sujets semblaient empruntés au cauchemar de la science, remonter aux temps préhistoriques ; une flore monstrueuse s’épanouissait sur les roches ; partout des blocs erratiques, des boues glaciaires, des personnages