Page:Huysmans - A Rebours, Crès, 1922.djvu/167

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Ainsi qu’une odorante antithèse, miss Urania s’imposait fatalement à son souvenir, mais presque aussitôt des Esseintes, heurté par cet imprévu d’un arome naturel et brut, retournait aux exhalaisons civilisées, et inévitablement il songeait à ses autres maîtresses ; elles se pressaient, en troupeau, dans sa cervelle, mais par dessus toutes s’exhaussait maintenant la femme dont la monstruosité l’avait tant satisfait pendant des mois.

Celle-là était une petite et sèche brune, aux yeux noirs, aux cheveux pommadés, plaqués sur la tête, comme avec un pinceau, séparés par une raie de garçon, près d’une tempe. Il l’avait connue dans un café-concert, où elle donnait des représentations de ventriloque

À la stupeur d’une foule que ces exercices mettaient mal à l’aise, elle faisait parler, à tour de rôle, des enfants en carton, rangés en flûte de pan, sur des chaises ; elle conversait avec des mannequins presque vivants et, dans la salle même, des mouches bourdonnaient autour des lustres et l’on entendait bruire le silencieux public qui s’étonnait d’être assis et se reculait instinctivement dans ses stalles, alors que le roulement d’imaginaires voitures le frôlait, en passant, de l’entrée jusqu’à la scène.

Des Esseintes avait été fasciné ; une masse d’idées germa en lui ; tout d’abord il s’empressa de réduire, à coups de billets de banque, la ventriloque qui lui plut par le contraste même qu’elle opposait avec l’Améri-