Page:Huysmans - A Rebours, Crès, 1922.djvu/261

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


comme une tiède moelle, comme une caresse veloutée, descendre.

Cette essence de nourriture arrêtait les tiraillements et les nausées du vide, incitait même l’estomac qui ne se refusait pas à accepter quelques cuillerées de soupe.

Grâce à ce sustenteur, la névrose stationna, et des Esseintes se dit : — C’est toujours autant de gagné ; peut-être que la température changera, que le ciel versera un peu de cendre sur cet exécrable soleil qui m’épuise, et que j’atteindrai ainsi, sans trop d’encombre, les premiers brouillards et les premiers froids.

Dans cet engourdissement, dans cet ennui désœuvré où il plongeait, sa bibliothèque dont le rangement demeurait inachevé, l’agaça ; ne bougeant plus de son fauteuil, il avait constamment sous les yeux ses livres profanes, posés de guingois sur les tablettes, empiétant les uns sur les autres, s’étayant entre eux ou gisant de même que des capucins de cartes, sur le flanc, à plat ; ce désordre le choqua d’autant plus qu’il contrastait avec le parfait équilibre des œuvres religieuses, soigneusement alignées à la parade, le long des murs.

Il tenta de faire cesser cette confusion, mais après dix minutes de travail, des sueurs l’inondèrent ; cet effort l’épuisait ; il fut s’étendre, brisé, sur un divan, et il sonna son domestique.

Sur ses indications, le vieillard se mit à l’œuvre, lui apportant, un à un, les livres qu’il examinait et dont il désignait la place.