Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/286

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compte des décisions de la cour, s’en étaient allés se coucher, convaincus que la famille royale ne songeait pas à abandonner la capitale.

Appuyé aux grilles fermant la cour d’honneur, d’Artin regardait.

Et soudain la vaste esplanade s’anima.

Sans bruit, des cavaliers, des carrosses, se rangèrent le long de la façade du palais.

Le comte entrevit confusément le roi, la duchesse d’Angoulême, Philippe d’Orléans, qui devait être plus tard Louis-Philippe, roi de France, se frayant un passage au milieu de l’escorte ; des courtisans puis il y eut une seconde de silence solennel et le cortège s’ébranla lentement.

Il partait pour Saint-Denis, et de là pour Gand.

Carrosses, fourgons, cavaliers, défilèrent.

L’entrée d’honneur, sous l’arc aux trois portes, demeurait ouverte.

Tristement, la tête basse, les familiers des Tuileries, demeurés en arrière, quittaient le palais par deux ou trois, suivant leur maître dans la fuite avec l’allure timide et sombre d’un retour de cimetière.

Le gentilhomme écoutait, se demandant si Paris n’allait pas lancer son adieu ironique aux Bourbons cédant la place à l’Empereur.

Mais il n’entendit rien.

Paris dormait, insouciant comme à l’ordinaire, croyant qu’il aurait à choisir entre la royauté et l’empire, alors que déjà la question se trouvait vidée, par le fait de la faiblesse des uns, de l’énergie surhumaine de l’autre.

En somme, le roi ne perçut en cette nuit ni clameur d’improbation, ni acclamation.

La seule rencontre à noter qu’il fit, aux environs de Saint-Denis, fut celle d’un groupe de demi-solde qui, ayant reconnu les voitures, se donnèrent le malin plaisir de les convoyer pendant quelques centaines de mètres, aux cris incessants de : Vive l’Empereur.

Louis XVIII rit de l’aventure, la duchesse d’Angoulême enragea ; les émigrés de l’escorte laissèrent faire.

Quant aux pelotons de cavalerie, rassemblés par Macdonald pour renforcer la suite du souverain, ils approuvaient du geste, du sourire. On sentait que, pour un peu, ils eussent répété le cri des demi-solde, ce cri qui rappelait les jours glorieux où la France était la reine du monde.

Le comte rentra chez lui, boucla son porte manteau, et ayant congédié Jacob ainsi que les autres serviteurs, il se rendit aux messageries.

Une heure après le départ du roi, il quittait à son tour Paris, filant à toute vitesse vers la Belgique.