Page:James Guillaume - L'Internationale, III et IV.djvu/174

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Bakounine rentra à Locarno vers le 10 octobre.

Au moment où ces deux lettres de Bakounine parurent, notre pensée, à nous tous qui étions ses amis, fut que les phrases par lesquels il se déclarait las, malade, et désireux de tranquillité et de repos, étaient des déclarations destinées à donner le change sur ses intentions et ses sentiments ; c’était, nous disions-nous, la mise à exécution du plan convenu entre lui et Cafiero, plan d’après lequel Bakounine devait prendre les allures d’un révolutionnaire « fatigué et dégoûté », afin de pouvoir conspirer plus à son aise. Mais ce qui se passa dans les neuf mois qui suivirent me fit comprendre que nous nous étions trompés : ce dégoût et cette lassitude dont Bakounine avait parlé n’étaient pas seulement une apparence : il était réellement fatigué, désabusé de l’action ; et lorsqu’il avait écrit au Journal de Genève : « J’en ai assez... Je ne me sens plus ni la force, ni peut-être aussi la confiance nécessaires, pour rouler plus longtemps la pierre de Sisyphe... Je ne troublerai plus le repos de personne, qu’on me laisse tranquille à mon tour, » il avait exprimé véritablement sa pensée intime.


J’ai parlé du pamphlet marxiste, « L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs, rapport et documents publiés par ordre du Congrès international de la Haye » (137 pages, petit in-16, Londres, chez A. Darson), qui parut vers le milieu de septembre 1873. Nous crûmes longtemps que cette brochure était l’œuvre de Marx lui-même ; et ce sont les lettres d’Engels à Sorge, publiées en 1906 seulement, qui m’en ont appris les véritables auteurs. Le 15 avril 1873, Engels écrit au Conseil général de New York : « Le rapport sur l’Alliance se rédige en ce moment ; Lafargue et moi y travaillons tous les jours, sans perdre de temps. Les documents avaient été gardés par Lucain, à Bruxelles, jusqu’à Noël, et il en a encore quelques-uns... Dès que ce rapport sera terminé, nous ferons les procès-verbaux du Congrès. » Le 14 juin, il écrit à Sorge : « Le travail de l’Alliance m’a fait interrompre ma correspondance... L’Alliance est à peu près achevée, en français, — travail de chien dans cette langue pointilleuse (Heidenarbeit in dieser schikanösen Sprache) ; cela fera de l’effet, et vous serez vous-même surpris. » Le 26 juillet, à Sorge : « Le rapport sur l’Alliance est sous presse ; hier, lu la première épreuve ; l’impression devrait être achevée dans huit jours, mais je doute fort qu’elle le soit. La brochure aura environ 160 pages ; les frais d’impression — environ 40 livres sterling (1000 fr.) — sont avancés par moi. Tirage 1000, prix 2 francs, ou 1 shilling 9 pence. Il faut que la brochure soit vendue, pour rentrer dans les frais ; donc, tâche de trouver un bon libraire qui s’occupe de la vente chez vous... La brochure va tomber comme une bombe chez les autonomistes, et Bakounine en sera tué raide (und wird den Bakunin maustodt machen). C’est Lafargue et moi qui l’avons écrite ensemble ; seule la conclusion est de Marx et de moi. Nous l’enverrons à toute la presse [1]. Tu seras étonné toi-même des infamies qui y sont dévoilées ; les membres de la commission eux-mêmes étaient tout surpris. »

La brochure Engels-Lafargue-Marx, qui devait « tomber comme une bombe chez les autonomistes », ne reçut de notre part d’autre accueil que le mépris. On ne répond pas à des adversaires qui, ainsi que l’avait écrit Bakounine dans sa lettre au Journal de Genève, « assument le rôle d’agents de police délateurs et calomniateurs ». En ce qui me concerne, j’avais déjà déclaré à la Haye que je n’acceptais pas de comparaître en accusé devant la fameuse Commission d’enquête. Mais s’il ne me convenait pas de subir l’interrogatoire des enquêteurs marxistes, je n’ai jamais hésité à dire à mes camarades et au public la vérité, toute la vérité ; et les quatre volumes de ces Documents et Souvenirs, où je raconte, avec preuves authentiques à l’appui, tout le détail de notre action dans l’Internationale, ne laissent rien subsister, aux yeux du

  1. Voilà pourquoi le Journal de Genève a pu en donner un extrait (citations d’un écrit de Netchaïef attribué par la brochure à Bakounine) dans son numéro du 19 septembre 1873.