Page:Jaurès - Histoire socialiste, I.djvu/625

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d’une loi martiale sous prétexte d’empêcher des exécutions populaires qui blessaient la justice et révoltaient l’humanité. Ensuite, ils dépouillèrent peu à peu la nation de ses droits de souveraineté, puis ils travaillèrent à la mettre hors d’état de jamais les reprendre, en dépouillant ses membres de leurs droits de citoyens, par une suite d’attentats de plus en plus tyranniques.

« Rien n’embarrassait autant les représentants du peuple que de voir leur souverain toujours sur pied, et toujours prêt à venger l’abus du pouvoir qu’il leur avait confié. Ils mirent donc tous leurs soins à dissoudre ses assemblées et à les paralyser, et à tenir ses membres isolés. Au décret qui prescrit la permanence des districts succéda bientôt le décret qui paralysa les assemblées de section, en les asservissant à leurs agents municipaux, seuls autorisés à les convoquer et à leur indiquer l’objet de leur délibération.

« Ainsi, en vertu de ce beau décret, le peuple ne peut se montrer que lorsque ses chargés de pouvoir le lui permettent, et il ne peut parler que lorsqu’ils lui ouvrent la bouche. Un attentat aussi odieux ne suffisait pas aux pères conscrits : ils voyaient avec effroi la partie la plus saine de la nation réunie en sociétés fraternelles (il s’agit des clubs), suivre d’un œil inquiet leurs opérations, réclamer contre les malversations et toujours prête à éclairer la nation et à la soulever contre ses infidèles mandataires. Que n’ont-ils pas fait pour anéantir ces sociétés tutélaires, sous prétexte qu’elles usurpaient tous les pouvoirs en prenant des délibérations, tandis qu’elles ne délibéraient que pour s’opposer à l’oppression, que pour résister à la tyrannie ?

« N’osant les dissoudre, ils ont pris le parti de les rendre nulles en interdisant toute délibération ou plutôt toute pétition faite par une association quelconque, sous prétexte que le droit de se plaindre est un droit individuel : ce qui suppose qu’aucune association ne peut être ni lésée ni opprimée, au lieu que toute association est obligée de se soumettre en silence aux derniers outrages.

« Enfin, pour prévenir les rassemblements nombreux du peuple qu’ils redoutent si fort, ils ont enlevé à la classe innombrable des manœuvres et des ouvriers le droit de s’assembler, pour délibérer en règle sur leurs intérêts, sous prétexte que ces assemblées pourraient ressusciter les corporations qui ont été abolies.

« Ils ne voulaient qu’isoler les citoyens et les empêcher de s’occuper en commun de la chose publique. »

Ainsi, pour Marat, averti cependant par la lutte sociale des maîtres maçons et de leurs ouvriers, la loi du 14 juin n’est qu’une des mesures (et sans doute la moins importante) dirigées par le royalisme et le modérantisme contre la nation. Ce n’est pas une arme de classe forgée par la bourgeoisie révolutionnaire contre le prolétariat : c’est une arme forgée par les amis de l’ancien régime contre les libertés nouvelles de la nation. Marat n’accuse pas la Constituante d’empêcher les rassemblements et les ententes d’ouvriers