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HISTOIRE SOCIALISTE

ouvriers marseillais se confond avec l’ambition révolutionnaire de la bourgeoisie marseillaise. Au fond, malgré la prodigieuse distance qui sépare les hauts bourgeois vingt fois millionnaires de l’ouvrier du port ou de la harengère, le Tiers-État n’est pas encore coupé en deux. Ouvriers et bourgeois sont deux éléments encore solidaires du monde nouveau en lutte contre le régime ancien.

La vaste cuve bouillonnante ne rejette que les éléments d’ancien régime : toutes les forces populaires et bourgeoises sont animées d’une même fermentation. Quel mouvement irrésistible dans une ville comme Marseille, quand le pauvre ouvrier des savonneries et l’armateur prodigieusement riche qui s’était fait construire par Puget un splendide hôtel, avaient les mêmes affections et les mêmes haines !

Quand l’officier municipal Lieutaud, dans les premiers mois de la Révolution, fut nommé chef de la garde nationale, il était, nous dit l’historien Fabre « l’idole des riches et du peuple ». Et par ce seul rapprochement de mots, dont il ne semble pas avoir senti toute la force, l’historien marseillais éclaire jusqu’au fond la Révolution bourgeoise. C’est la bourgeoisie assistée de la force et de l’enthousiasme populaire, qui marche à la conquête du pouvoir. On vit bien, à Marseille et en Provence cette unanimité ardente du tiers-état, bourgeois et ouvriers, riches et pauvres, dans les jours orageux et radieux qui précédèrent la Révolution, quand Mirabeau, aux États de Provence, entra en lutte contre la noblesse qui l’excluait. Les bouquetières embrassaient le tribun et les banquiers l’acclamaient. Lui-même, quand dans son discours magnifique aux États de Provence, il opposait à la stérilité privilégiée des nobles la force et le droit des producteurs, il entendait par ce mot aussi bien les grands chefs de négoce et d’industrie que les simples salariés.

C’est dans ce discours que Mirabeau a donné la plus puissante et la plus éblouissante formule de ce que nous appelons aujourd’hui la grève générale. « Prenez garde, disait-il aux privilégiés, à tous les gentilshommes et hobereaux qui voulaient tenir en tutelle la classe productive. Prenez garde : ne dédaignez pas ce peuple qui produit tout, ce peuple qui pour être formidable n’aurait qu’à être immobile. » Oui, c’est bien la grève générale, mais non pas seulement des salariés, non pas seulement des prolétaires : c’est la grève générale des bourgeois comme des ouvriers ; c’est l’arrêt de la production bourgeoise non par le refus de travail des ouvriers, mais par la décision révolutionnaire de la bourgeoisie elle-même. Voilà la formidable menace de Mirabeau : c’est l’unité du monde du travail qu’il oppose à la minorité improductive, mais comme on sent bien, en même temps, dans cette rapide parole, que c’est la croissance économique de la bourgeoisie qui prépare la Révolution ! C’est la force de production du tiers-état que Mirabeau invoque comme le grand titre révolutionnaire.