Page:Jaurès - Histoire socialiste, IV.djvu/68

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

beauté même de la forme où ces colères se manifestaient les épurait dans l’âme de l’orateur comme elle les épure dans la nôtre.

L’inévitable et noble joie de l’artiste sincère qui ne cherche point la beauté des mots, mais qui ne peut qu’en elle satisfaire toute son âme, adoucit, élève, élargit même les passions les plus violentes. L’homme en qui les événements prennent soudain une sorte de splendeur se réconcilie à moitié même avec les forces hostiles ; il sait qu’elles ne peuvent lui ravir cette puissance d’émotion sacrée, qu’elles l’exaltent, au contraire. Il sait aussi qu’il a conquis, dans le souvenir des hommes, une part d’immortalité, et que sa vie est désormais au delà des haines. Vergniaud se souvenait qu’à certaines heures il avait été la splendeur de la Révolution, et qu’on ne pouvait pas plus le séparer d’elle qu’on ne peut séparer du jour la beauté de la lumière.

Pourquoi donc attendrais-je les dernières heures de la vie de Vergniaud pour citer le mot qu’il dit en se défendant devant le tribunal révolutionnaire et que Baudot nous a transmis ? Ce mot qu’il disait tout haut à ses juges pour dissiper les ombres de la mort prochaine, il l’a dit, sans doute, tout bas à lui-même, bien des fois, pour dissiper les ombres de la tristesse et du doute :

« Eh ! qui suis-je pour me plaindre, quand des milliers de Français meurent aux frontières pour la défense de la patrie ? On tuera mon corps, on ne tuera pas ma mémoire. »

Par delà les orages, par delà les calomnies, par delà toutes les haines, les haines de ses ennemis et les haines de son propre cœur, Vergniaud se reposait dans la gloire, et il répandait sur le présent la sérénité de l’avenir immortel, qui ne laissait sur la vie et sur les choses qu’un voile de mélancolie. Oui, c’est une rencontre passionnante que celle de ces deux âmes dissemblables, mais portées parfois par des forces diverses à une égale hauteur. C’était, sous les souffles contraires de la Révolution, le choc de des nuées : l’une sombre et sèche, exhalant en éclairs un peu courts, mais aigus, directs et meurtriers une âme de haine et de justice ; l’autre abondante et splendide, éblouissant l’horizon, plus qu’elle ne l’effrayait, de fulgurantes beautés, et roulant dans ses plis un peu incertains sa rumeur d’indignation et d’orage, avec plus de majesté que de fureur. Grandiose mêlée qui, de ses lueurs et de ses ombres, émouvait la face attentive et tragique de la terre.

Ce qui rend plus dramatique encore, à ce moment, la lutte des deux hommes, c’est que tous deux ont un même pressentiment de défaite et de mort. C’est alors que Robespierre prononça ces paroles :

« La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre serait-elle peuplée de tyrans et d’esclaves ? Hamden et Sidney étaient de la minorité, car ils expirèrent sur l’échafaud. Les Curtius, les Anitus, les César, les Clodius étaient de la majorité, mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë. Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup d’hommes qui serviront la liberté à la manière de Sidney ; et