Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/16

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sation des volontés, à l’impuissance qui naît de l’incohérence. C’est de cette maladie originelle qu’allait pâtir ce Gouvernement provisoire dont Proudhon a pu dire : « Il n’a pas su, voulu, osé. »

A peine constitué, il hésite à se qualifier, à s’engager sans retour. Républicain de fait, le sera-t-il de nom ? Osera-t-il devancer le vote de la nation sur un sujet de pareille importance ? Les témoins de ces heures troubles s’accordent à noter les scrupules et les tergiversations de Marie, de Garnier-Pagès, de Lamartine lui-même. Mais toute la journée, du milieu des groupes armés qui fourmillent sur la place de Grève montent des sommations d’en finir. Raspail donne deux heures au gouvernement pour se décider. Lagrange et des insurgés, qui se sont improvisés Délégués du Peuple et installés dans l’Hôtel de ville, surveillent et harcèlent les maîtres du pouvoir. Lamartine propose une formule longue et embarrassée. On amende, on simplifie. Les modérés ne veulent pas de la rédaction trop tranchante : Le gouvernement provisoire proclame la République. Les avancés ne veulent pas de la rédaction trop timide : « Le gouvernement provisoire désire la République. » Crémieux fait alors prévaloir ce moyen terme : « Le gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté. »

Aussitôt des ouvriers, sur une large bande de toile blanche, charbonnent ces mots en lettres énormes : « La République une et indivisible est proclamée en France. » Ils grimpent sur le rebord d’une fenêtre et développent l’inscription à la clarté des torches. Une formidable acclamation retentit, suivie d’un cri de détresse. Un des ouvriers venait de tomber sur la place et on l’emportait tout sanglant. Les anciens auraient vu là un présage. Hélas ! La République de 1848, après avoir suscité un élan d’enthousiasme, devait tomber, elle aussi, dans le sang ouvrier.

La République était proclamée. Mais que devait-elle être ? Serait-elle un simple changement dans l’organisation politique de la France ? Toucherait-elle à son organisation économique ? Grave problème qui se posait de façon obscure en cette heure critique, mais qui allait se dégager en pleine lumière et devenir la question essentielle du moment. Les bourgeois avaient entendu, pendant la bataille, un cri qu’ils ne comprenaient pas : « Vive la République démocratique et sociale ! » Sociale ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Une estampe du temps figure la Révolution de Février sous les traits du sphinx classique, dévoreur d’hommes ; et c’était bien, en effet, une terrible, une mortelle énigme qu’elle posait à la France et à l’Europe.

Cela fut sensible dès le matin du 25 février. Des faubourgs et des quartiers pauvres étaient descendus sur la place de Grève des hommes armés de fusils, de sabres et portant, qui une ceinture rouge, qui un bonnet rouge, qui un ruban rouge au chapeau ; autour d’eux ils distribuaient des insignes rouges ; au-dessus d’eux ils faisaient claquer au vent des bannières rouges ; les maisons, l’Hôtel de ville, la statue d’Henri IV furent bientôt pavoisées de rouge, et le gouvernement