Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/19

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citoyens en omettant de déployer le drapeau avertisseur du recours à la force ; mais il laisse habilement dans l’ombre la moitié de la question ; il semble proscrire uniquement ce qu’il nomme « le drapeau de la Terreur » ; et pourtant il sait, il reconnaît lui-même qu’il y a autre chose dans le débat engagé, qu’en demandant le remplacement du drapeau tricolore ses adversaires entendent répudier un régime « où le riche continue à jouir et le pauvre à souffrir, le fabricant à exploiter l’homme en le condamnant au salaire ou à la famine » ; en un mot il sent très bien qu’il s’agit là d’une lutte de classes qui sont en désaccord, non point seulement sur des moyens, mais sur le but à poursuivre. « C’était, a-t-il écrit la lutte ouverte des prolétaires contre la bourgeoisie. »

Lamartine, racontant plus tard cette journée, qui fut sa journée, la fait finir dans une clarté d’apothéose dont il est le centre rayonnant et, sur la foi de son récit, l’histoire complaisante a docilement accepté la légende d’une multitude en délire soudainement apaisée par la puissance d’un grand charmeur et dupeur d’oreilles. La vérité est qu’il fallut autre chose pour calmer l’orage. Il fallut une concession prudente aux vœux du peuple, appuyés dans le gouvernement lui-même par Louis Blanc. Le Moniteur du 27 février publia le décret suivant :


Le gouvernement provisoire déclare que le drapeau national est le drapeau tricolore, dont le couleurs seront rétablies dans l’ordre qu’avait adopté la République française. Sur ce drapeau sont écrits ces mots : République française. Liberté, Égalité, Fraternité, trois mots qui expliquent le sens le plus étendu des doctrines démocratiques dont ce drapeau est le symbole, en même temps que ses couleurs en continuent les traditions.

Comme signe de ralliement et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire, les membres du gouvernement provisoire et les autres autorités porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau.


On comprend mieux, après cette décision qui fut immédiatement communiquée à la foule, sa pacifique retraite ; et cela explique sans doute aussi pourquoi Blanqui, — l’homme-mystère, l’infatigable préparateur de coups de main, mais aussi le lucide esprit qui, seize ans plus tôt, dénonçait au fond des querelles politiques « la guerre entre les pauvres et les riches » — après avoir fait placarder le matin sur les murs de Paris cette affiche comminatoire : « Le peuple victorieux n’amènera pas son pavillon… », conseillait, le soir même, aux siens de se retirer sans rien faire. En tout cas, entre le gouvernement et ceux qui le poussaient en avant un véritable compromis venait d’être conclu, compromis accentué par ce fait que Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert passaient sans bruit du rang de secrétaires à celui de membres du Gouvernement provisoire. Par les deux derniers surtout un peu de rouge y entrait et relevait la teinte trop pâle dont le peuple lui faisait un grief.

Le soir même une série de décrets essayait de satisfaire à la fois les modérés et les républicains d’avant-garde : transformation des Tuileries en un hospice d’invalides civils, adoption des enfants dont les pères venaient de mourir en