Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/24

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et, au dire de Tocqueville, il n’est pas plus question de lui « que s’il eût appartenu à la dynastie des Mérovingiens. » On s’est gardé d’arrêter Guizot qui est allé le rejoindre en Angleterre. Tous les serviteurs des puissants d’hier se trouvent mués en républicains par un coup de baguette. C’est à qui se ralliera à la République avec le plus de fougue et d’éclat. Les gros banquiers, Rothschild en tête, souscrivent pour les blessés de février. Les dignitaires de l’Église protestent de leur amour évangélique de l’égalité. Des religieuses offrent leurs couvents pour y installer les invalides du travail. Des duchesses, avec les femmes des nouveaux maîtres du pouvoir, organisent des sociétés d’assistance, des Fraternités, contre la misère. La magistrature, l’Université, l’armée, d’anciens ministres de la monarchie, des familiers et des fils du roi déchu, des princes de la famille Bonaparte s’inclinent avec déférence devant la majesté du peuple.

A peine quelques légers désordres, vite réprimés sans effusion de sang. Jamais Révolution ne fut moins sanguinaire. Ce qui domine dans la grande ville enfiévrée, c’est une sorte d’anarchie bon enfant. La foule use pacifiquement son besoin d’agitation à planter des arbres de la Liberté. On les enrubanne, on les promène en grande cérémonie, et dans la procession les membres du clergé fraternisent avec les élèves des Écoles et les gens des faubourgs, les chants d’église alternent avec les refrains révolutionnaires. Partout dans les fêtes et les discours revient l’appel à l’entente amicale des classes, l’allusion à l’universelle harmonie des intérêts.

La secousse ressentie par les cerveaux suscitait encore des démonstrations sans nombre. Qui dira les mille délégations allant porter au Gouvernement provisoire leurs sympathies, leurs vœux, leurs doléances, et rapportant en échange de bonnes paroles ou quelque couplet mélodieux de Lamartine, le grand orgue de la Révolution ? C’est un défilé d’Anglais, de Suisses, de Grecs, de Hongrois, de Norvégiens, de Belges, d’Irlandais, d’Italiens, de Roumains, de Polonais, etc. ; l’Europe démocratique, par la voix de ses enfants résidant à Paris, salue l’avènement de la démocratie en France. Tous les groupes et toutes les couches de la population, depuis les Consistoires protestants, les israélites et les membres des fabriques catholiques jusqu’aux élèves des écoles et des lycées, jusqu’aux invalides, aux tambours et aux sapeurs-pompiers, haranguent et sont harangués tour à tour. Mais ce qui frappe surtout, c’est un réveil de la vie corporative ; on dirait que toute l’armée du travail vient se faire passer en revue, qu’elle se souvient des temps où chaque métier avait sa place d’honneur dans les cérémonies publiques, Compagnons charpentiers, dont la société est contemporaine de ces âges lointains ; porteurs d’eau et employés des messageries nationales, destinés à disparaître bientôt ; travailleurs et travailleuses des petits ateliers, bijoutiers, marbriers, peintres en bâtiment, selliers, culottières et giletières ; ouvriers de la grande industrie, des chemins de fer, de la Compagnie du gaz, des raffineries de sucre, des fabriques de produits chimiques, des usines Derosnes et Cail, se relaient, semble-t-il, pour ne pas laisser oublier en haut lieu que le quatrième État réclame sa place au banquet de la vie.