Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/36

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ailleurs Raspail disait son incurable défiance de la police et des médecins. Au Club des Clubs, qui créait une sorte de lien fédéral entre toutes ces associations poussées comme des champignons, les principaux groupes républicains qui se disputaient la direction des esprits se rencontraient pour se partager les fonds et les pouvoirs presque officiels qui lui furent secrètement départis. En tous ces lieux de réunion la démocratie parisienne faisait de façon hâtive, bruyante, utile quand même, son éducation politique si longtemps retardée, son apprentissage de l’éloquence et de l’action à ciel ouvert.

Dans les journaux aussi il se dépensait beaucoup de verve, de talent, de vigueur. On n’a pas le droit de dédaigner une presse où chaque jour s’adressaient à la foule Proudhon le grand démolisseur, Lamennais le prophète, Considérant l’apôtre, Girardin le tapageur et changeant polémiste, sans compter des échappés de la littérature qui se nommaient Baudelaire, Champfleury, Alexandre Dumas, ou George Sand, devenue l’interprète quasi officielle de la République auprès du peuple français.

En vérité, la secousse ressentie par les cerveaux avait mis en branle quantité de forces intellectuelles qui s’agitaient dans un pêle-mêle étourdissant. Là fermentait tout un personnel de candidats au pouvoir qui surveillaient, critiquaient, poussaient le Gouvernement provisoire. On pouvait parmi eux démêler deux courants distincts, mais qui se mêlaient parfois. L’un était démocratique avant tout, c’est-à-dire qu’il tendait à assurer la direction de la politique au peuple de Paris, fût-ce par une nouvelle révolution qui mettrait à la tête de la France des républicains plus audacieux et qui ne craindrait pas, au besoin, de déclarer la guerre aux souverains d’Europe. Barbès et Blanqui, tout en se détestant cordialement, étaient les deux chefs les plus écoutés de ce groupe toujours prêt à agir. L’autre était plutôt socialiste, c’est-à-dire que, plus profond et plus pacifique à la fois, il tendait de préférence à des réformes économiques qu’on croyait pouvoir opérer sans violence intérieure ou extérieure. Considérant la fouriériste, Pierre Leroux, le théoricien de la non-résistance au mal, Cabet représentaient ce groupe peu favorable aux conspirations et aux coups de main. Raspail servait de lien entre l’un et l’autre. Proudhon, quoique farouchement inclassable, était plus voisin du dernier.

En face de ce parti du mouvement se formait celui de la résistance. Il se composait tout d’abord des monarchistes de toute couleur ; mais légitimistes, orléanistes, bonapartistes s’effaçaient discrètement ; on eût dit qu’il n’existait plus de royalistes, du moins à Paris. Qui donc songeait à renverser la République ? C’est sur le terrain social que se concentrait la réaction conservatrice. Le mot de ralliement était trouvé : Parti de l’Ordre. Le programme se construisait ot se résumait peu à peu en une formule élastique : Défense de la propriété, de la famille, de la religion.

Comment s’était constituée la trinité ainsi offerte à l’adoration des fidèles ?

« Nous recommençons l’année de la peur », a écrit George Sand dans une de