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CHAPITRE IV


LES JOURNÉES DE MARS ET D’AVRIL


Les conflits d’intérêts et d’opinions qui existent dans la nation se répercutent avec intensité dans le gouvernement. Ce qui les aggrave, c’est que tel ou tel groupe de la population parisienne prétend tour à tour peser sur les décisions du Conseil et forcer tantôt la majorité, tantôt la minorité, à se soumettre ou même à se démettre.

Quatre questions préoccupent avant tout les esprits. Deux sont économiques. Il faut alimenter les caisses publiques. Il faut relever le commerce et l’industrie, tout en faisant vivre les sans-travail. Nous en parlerons plus tard. Deux sont politiques. Il s’agit de régler le rôle de l’armée et de la garde nationale à l’intérieur du pays. Il s’agit d’organiser les élections, qui doivent se faire au suffrage universel, Ce sont ces deux dernières qui passionnent le plus pour l’instant.

Le débat porte, d’un côté, sur la date des élections législatives, que les révolutionnaires parisiens (à tort peut-être), désirent retarder autant que possible ; de l’autre, sur la transformation nécessaire de la force publique. Dès le début, deux idées essentielles se sont fait jour à ce sujet. D’abord réserver l’armée pour le service extérieur, et pour cela licencier certains corps, comme les gardes municipaux, qui ne sont qu’une police armée, des mercenaires aux gages du pouvoir ; écarter aussi de Paris et des grandes villes les régiments qui ne sont pas faits pour la guerre des rues. Puis armer le peuple entier, incorporer tout le monde dans la milice, jusqu’alors uniquement bourgeoise, attendu que tout citoyen doit être en même temps garde national ; c’est le droit au fusil réclamé par tout homme valide, c’est la protection de la société remise à tous ses membres, quelle que soit leur situation de fortune. Le Gouvernement commença par accepter et proclamer les principes nouveaux ; mais, en son sein comme autour de lui, s’engagea vite une lutte sourde qui n’était qu’un nouvel aspect de la lutte de classes.

La bourgeoisie se croyait perdue, dès qu’elle serait noyée dans les masses populaires désormais pourvues d’armes. La majorité du gouvernement partageait cette crainte. On tergiversa donc tant qu’on put pour armer et habiller les nouveaux gardes nationaux. On arma, on enrôla de préférence les élèves des Écoles. Mais, si l’on distribuait des fusils aux gens des faubourgs, on gardait en magasin les cartouches. Il fallait pourtant, sous la pression des clubs et de la presse démocratique, se résigner à ouvrir peu à peu les rangs aux prolétaires. Une chose inquiétait surtout, c’est que chaque légion devait nommer ses officiers. Dans les quartiers riches, les notables étaient sûrs d’être réélus, mais dans les quartiers pauvres, on pouvait aisément prévoir que des républicains avancés