Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/51

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pluie de reproches auxquels ils ne comprennent rien. Et toujours les cris continuent : « A bas les communistes ! » Des coups de fusil furent tirés on l’air. Des gardes nationaux échauffés promenèrent, ce soir-là, un cercueil sous les fenêtres du très pacifique Cabet en criant : « A mort Cabet ! » Cabet n’était pour rien dans l’affaire ; mais le sens de ces clameurs n’en était que plus clair. C’était le veto mis par la masse bourgeoise à la Révolution sociale se faisant par en haut. Le vaincu de cette lutte sans combat était le socialisme du Luxembourg.

Ledru-Rollin semblait en être le vainqueur. Il avait, lui aussi, sa journée ; il était à son tour le sauveur de la société contre Louis Blanc, comme Louis Blanc l’avait été un mois plus tôt contre Blanqui. Mais on faisait un pas de plus en arrière. La minorité du Gouvernement restait encore, il est vrai, assez forte pour imposer, les jours suivants, l’abolition ou la diminution des droits d’octioi sur la viande et le vin. Elle faisait voter des félicitations aux clubs déjà menacés dans leur existence. Elle osait même réclamer de nouveau le drapeau rouge et elle obtenait une enquête sur le prétendu complot qu’on l’accusait d’avoir fomenté. Mais on était à la veille des élections, le Gouvernement touchait à sa fin, et il voulait finir comme il avait commencé, dans une atmosphère sereine et apaisée. Le 20 avril, 200.000 hommes de troupes défilèrent devant l’Arc de triomphe avec des guirlandes de verdure autour de leurs canons et des grappes de lilas au bout de leurs fusils. La vie, la joie semblaient jaillir des instruments de mort ; la concorde paraissait fleurir sur les haines assoupies. Et pourtant ce qui manquait le plus à cette fête printanière et militaire de la Fraternité, c’était la fraternité même. Le Gouvernement avait profité de l’occasion pour faire rentrer à Paris cinq régiments ; ils y furent reçus par les garnis de l’ordre au cri de : « Vive l’armée », et ils y restèrent. La guerre civile couvait sous les fleurs et sous les sourires du printemps.



CHAPITRE V


LES ÉLECTIONS A LA CONSTITUANTE


Enfin la France était sur le point d’expérimenter de nouveau, après plus d’un demi-siècle d’intervalle, cette chose grosse de conséquences : le suffrage universel et direct. Dès le 5 mars avait paru le décret qui en fixait les dispositions principales. Il avait été complété par une série d’instructions. Voici ce qui s’y trouvait d’essentiel : Tout Français, sans autre condition que six mois de résidence dans sa commune, électeur à vingt et un ans, éligible à vingt-cinq, à l’exception des faibles d’esprit et des indignes, parmi lesquels étaient classés les faillis : sauf ceux qui étaient déclarés excusables par les articles 538 et 539 du Code de Commerce ; les soldats et marins au service admis à voter ; neuf cents représentants