Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/70

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Mais si les ouvriers lui témoignaient une défiance tenace, la bourgeoisie criait ; Vive l’armée ! Et, comme si elles avaient voulu exalter un désir de revanche prochaine, les légions riches de la garde nationale réorganisée offraient des banquets aux troupes de la garnison de Paris, « banquets dans lesquels on s’excitait mutuellement à s’unir pour se défendre ».

La garde mobile y était aussi conviée et fêtée. Ainsi nommée parce qu’elle pouvait, en cas de guerre, être mobilisée et envoyée à la frontière, elle était née comme en 1830, d’une pensée révolutionnaire. Un vétéran de la guerre des rues, un soi-disant général Dubourg, avait proposé, dès le 24 Février, d’enrôler la jeunesse faubourienne pour en faire la gardienne de la République et l’embryon d’une milice nationale. L’idée, recueillie par Lamartine, devint conservatrice sur la route. Il songea que ces « pâles voyous », comme disait Barbier, une fois encadrés, disciplinés, chambrés, militarisés et bien payés, pourraient devenir le soutien de cette bourgeoisie qu’ils terrorisaient. Il leur fit allouer une solde de 1 fr. 50 par jour, six fois ce que touchait un soldat. Il mit à leur tête le général Davivin, un militaire bon enfant qui était un mauvais sujet converti et dont les modérés étaient sûrs. On prit soin d’exciter la vanité de ces gamins de Paris trop heureux de jouer au soldat ; on tourna leur mauvaise humeur contre Ledru-Rollin, qui avait voulu destituer leur commandant en chef, contre Louis Blanc qui, leur disait-on, était cause qu’on ne leur distribuait pas les beaux uniformes neufs après lesquels ils soupiraient. Bref, de ces vingt mille jeunes, gens, on fit des prétoriens de la République qu’on isola le plus qu’on put de leur faubourg natif et qui, à force de manier leurs fusils, brûlaient d’envie de s’en servir.

Ainsi tout se préparait pour la bataille. Les ouvriers, de leur côté, faisaient secrètement provision d’armes, de balles, de cartouches. Les deux camps se mesuraient des yeux, se provoquaient du geste et de la voix. Les Ateliers nationaux vinrent offrir l’occasion, peut-être cherchée, en tout cas attendue.



CHAPITRE VII


LES ATELIERS NATIONAUX


On sait de quelle nécessité urgente, de quelle pensée charitable et de quelle antique tradition ils étaient le résultat (Voir p. 10). En conséquence, de la crise économique aggravée par la crise politique, une quantité d’ouvriers s’étaient trouvés sur le pavé. Pour les empêcher de mourir de faim ou de s’attrouper en bandes désordonnées, on avait décidé, dès le 28 février, d’ouvrir des chantiers où seraient repris des travaux en cours d’exécution qui étaient surtout des travaux