Page:Jaurès - Histoire socialiste, VIII.djvu/172

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était ennemi du faste, et d’ailleurs doué de toutes les vertus bourgeoises, il n’avait pas besoin de cour. On n’oubliait pas, d’autre part, qu’avant de monter sur le trône il était le plus riche propriétaire du royaume, et qu’il ne s’était dépouillé de ses immenses propriétés territoriales en faveur de ses fils que pour ne pas incorporer ces biens à la couronne.

Dès le mois de décembre 1830, Laffitte, cependant, avait fixé à dix-huit millions le chiffre de la liste civile. Si les Chambres avaient discuté son projet avant qu’il ne quittât le pouvoir, il se peut que la grande popularité du ministre eût réussi à le faire adopter tel quel. Ce projet donnait en apanage au duc d’Orléans un revenu de deux millions et fixait une dotation pour les autres princes et princesses de la famille royale. Le banquier libéral, on le voit, avait largement fait les choses.

Le marquis de Flers, dans son histoire apologétique de Louis-Philippe, insiste sur ce qu’« aucun président du Conseil n’était plus apte que M. Laffitte » à faire voter le projet de liste civile, « grâce à ses nombreuses relations avec les députés de la gauche. » Et il fait un mérite au roi, qui savait cela, de n’avoir pas hésité « à rassurer le parti conservateur » et à se séparer de son ministre lorsqu’il le vit « avoir avec la gauche une politique de concession et de faiblesse qui nuisait au gouvernement ». Tant il est vrai qu’aux mains d’un apologiste, tout événement est propre à devenir un éloge.

En renvoyant Laffitte, le roi ne crut et n’entendit faire sur ce chapitre le moindre sacrifice à la chose publique. Et comment l’eût-il cru ? Casimir Perier était-il moins soucieux de la gloire du trône que son prédécesseur ? Malgré ses airs cassants et dominateurs, n’était-il pas, lui qui avait accepté à regret les conséquences des journées de juillet, plus près de la cour que le banquier libéral auquel il succédait ? Enfin, les élections faites par les soins de Casimir Perier ne permettaient-elles pas à Louis-Philippe d’espérer une Chambre plus maniable ?

Si, en janvier 1832, le ministre dut ramener à douze millions le chiffre de la liste civile que lui-même, en décembre, avait fixé à dix-huit, écarter le principe de l’apanage pour le prince royal et rendre les autres dotations éventuelles, c’est qu’il dut tenir compte des véhémentes récriminations de la boutique. Or, Laffitte en eût à coup sûr tenu un compte plus large encore, lui qu’on accusait de tout céder à la moyenne et à la petite bourgeoisie, si fortement et si directement représentées par la garde nationale et par une presse attentive à refléter l’opinion publique.

C’est un des avantages des régimes de discussion, non certes pour ceux qui gouvernent mais pour ceux qui sont gouvernés, que certains scandales d’inégalité ne puissent se produire dans toute leur étendue. Comment eût-on pu rétablir les apparences somptuaires du régime qui venait de disparaître sans soulever de violents mouvements de réprobation, en un moment où, nous apprend Louis Blanc, le bureau de bienfaisance du douzième arrondissement publiait une circulaire dans laquelle il était rapporté que « vingt-quatre mille personnes » manquaient de pain et de vêtements et que beaucoup sollicitaient « quelques bottes de paille pour se