Page:Jaurès - Histoire socialiste, XII.djvu/13

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Au point de vue financier, il était d’une extrême urgence de procéder à un minutieux, complet inventaire d’une situation difficile et complexe ; frais énormes de la guerre, formidable indemnité à solder pour libérer le territoire de la douloureuse et lourde occupation étrangère : pour assurer le fonctionnement des services publics et faire face à des réformes auxquelles ne pouvait se soustraire, même la coalition des forces conservatrices.

Au point de vue militaire, tout à refaire, tant pour se garder contre un retour offensif du vainqueur que pour le maintien de l’ordre a l’intérieur.

Enfin, se posait le problème économique dominant tous les autres, sinon dans les apparences, du moins dans les réalités, parce qu’il touche, règle la vie de chacun des membres du corps social. Tandis que la fraction consciente, active du prolétariat français, décimée, échappée à la fusillade, aux pontons, aux camps préventifs, à l’exil, se terrait, presque sans espoir : que la grande masse des travailleurs, reprise par l’incessant labeur et son inlassable résignation, mettait en œuvre le capital sous toutes ses formes, la bourgeoisie française, malgré une intense reprise des affaires dans la production comme dans les échanges, constatait avec stupeur que la paix à peine faite avec l’ennemi-soldat, c’était une grande guerre qui commençait avec un ennemi économique formidablement et méthodiquement outillé.

Ce n’était pas pour rien qu’au cours des négociations, d’où devait sortir le texte définitif du traité de paix, les questions relatives aux relations commerciales entre la France et l’Allemagne avaient été étudiées, débattues avec une grande ardeur, parfois une alarmante vivacité. Le prince de Bismarck, alors que M. Pouyer-Quertier insistait pour que la France restât maîtresse de sa liberté d’action, avait brutalement répondu : « J’aimerais mieux recommencer la guerre à coups de canon que de m’exposer à une guerre de tarifs ». Et de la discussion une clause était née, dont, il faut le reconnaître du reste, les effets ne furent pas ceux espérés par le chancelier de fer : « Les traités de commerce avec les différents États de l’Allemagne ayant été annulés par la guerre, le gouvernement français et le gouvernement allemand prendront pour base de leurs négociations commerciales le traitement réservé à la nation la plus favorisée.

« Sont compris dans celle règle les droits d’entrée et de sortie, le transit, les formalités douanières, l’admission et le traitement des sujets des deux nations ainsi que de leurs agents.

« Toutefois, seront exceptées de la règle susdite les faveurs qu’une des parties contractantes, par des traités de commerce, a accordées ou accordera à des États autres que ceux qui suivent : l’Angleterre, la Belgique, le Pays-Bas, la Suisse, l’Autriche, la Russie. »

La bourgeoise dirigeante, malgré de sérieux avertissements, n’avait pu croire au développement de la puissance militaire de l’Allemagne. Cependant, la foudroyante campagne de Bohème était un indice grave. On était allé même