Page:Jaurès - Histoire socialiste, XII.djvu/51

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d’aller revoir les électeurs pour les catéchiser, l’Assemblée Nationale devait étudier et trancher une grave question. Il ne s’agissait de rien moins que d’assurer plus de stabilité et une durée nettement limitée aux pouvoirs de M. Thiers. M. Rivet, un ami du chef du Pouvoir exécutif, avait déposé, le 13 août, une proposition dont l’économie générale était la suivante : Les pouvoirs conférés à M. Thiers seront, par lui, exercés sous le titre de Président de la République ; ils devaient être prorogés pour trois ans, mais si l’Assemblée jugeait à propos de se dissoudre, les pouvoirs de M. Thiers ne pourraient se prolonger que jusqu’à la constitution d’une Assemblée nouvelle, à qui il appartiendrait de statuera l’égard du Pouvoir exécutif.

M. Rivet avait réclamé l’urgence sur sa proposition qui ne pouvait guère convenir à la Droite, parce qu’elle coupait court, pour la durée de l’Assemblée, sinon aux manœuvres, du moins aux espérances immédiates des préparateurs de restauration monarchique ; M. Adnet, un des plus médiocres, mais non des moins ardents parmi les réactionnaires, s’empressa de déposer une contre-proposition caractéristique : « L’Assemblée nationale confiante dans le patriotisme de M. Thiers, lui continue son concours et lui confirme les pouvoirs qu’elle lui a confiés à Bordeaux ».

L’urgence ayant été votée sur l’insistance pressante de M. Thiers, qui avait hâte de sortir de la situation toute provisoire et parfois intolérable dans laquelle il se trouvait et qui lui était une cause permanente de difficultés, de tracasseries, la proposition Rivet et la contre-proposition Adnet se trouvèrent portées dans les bureaux où la discussion fut d’une rare vivacité et traîna en longueurs, en négociations, pour se terminer par l’élection de quinze commissaires dont neuf étaient hostiles à la proposition Rivet et neuf seulement favorables.

Cette hostilité devait en partie disparaître, pour ce simple motif que l’Assemblée eut l’occasion, qui ne s’était pas encore si franchement offerte, de se proclamer Constituante, au mépris de tout droit, puisqu’elle n’avait été convoquée que pour décider de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix.

Après de copieux et vifs débats, la proposition Rivet fut votée, parce que le pouvoir constituant de l’Assemblée était reconnu, qu’il n’y avait pas pour le moment un successeur suffisamment désigné pour remplacer M. Thiers, dont l’influence directe sur l’Assemblée fut, du reste, diminuée, en ce sens qu’il ne montera plus à la tribune et qu’il sera réduit à communiquer avec les élus par voie de Message.

Seuls votèrent contre la proposition les légitimistes intransigeants et les républicains de l’extrême-gauche, parmi lesquels : Louis Blanc, Cazot, Corbon, Daumas, Gent, Greppo, Peyrat, Ordinaire, Rouvier, Edgard-Quinet qui, après le vote, déposa une proposition de dissolution signée de soixante de ses collègues, et Gambetta qui avait prononcé un grand discours, coupé, haché par