Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/115

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rapport étant négatif, il était indispensable que le second fût favorable à l’accusation.

On peut s’en étonner : pourquoi, si l’État-Major a déjà pris son parti, ces expertises dont on fait sonner si haut l’importance à ceux qui en sont chargés, à Bertillon comme à Gobert, qu’on presse si vivement, comme si le feu était à la maison ?

Pure comédie ? Non. L’État-Major souhaite ardemment que ses conjectures soient confirmées par l’expertise. De là, ses efforts auprès des experts. Mais il est résolu, si leurs conclusions ne lui donnent pas satisfaction, à les négliger.

Gonse, véritable directeur du service des renseignements, chef hiérarchique de Sandherr, était des plus ardents. Il a été malmené par Mercier, d’abord pour n’avoir point su, pendant de longs mois, découvrir l’auteur des fuites qui inquiétaient l’État-Major ; puis, après l’arrivée du bordereau, pour cette nouvelle preuve de son incapacité. Quelle sera sa posture s’il lui faut avouer à Mercier que le traître, si inopinément inventé, est un innocent ?

Les mêmes sentiments animent Sandherr. L’amour-propre de Fabre et de D’Aboville, qui ont les premiers accusé Dreyfus, n’est pas moins intéressé. Et Du Paty est plus impatient encore, qui s’est introduit dans le drame, y voit une aubaine et affirme l’identité des écritures.

De là, cette âpre fièvre de ces hommes en chasse, lancés sur la piste du gibier, qui s’étaient juré de ne point le laisser échapper.

Des expertises favorables à leur thèse ne leur paraissaient point indispensables ; pourtant, elles eussent soulagé la conscience de quelques-uns.