Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/144

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

S’il n’avait commencé dès lors à enfoncer sciemment dans l’une de ces saletés morales, qui, lentement, prennent tout l’homme, il n’aurait pas menti à Dreyfus, dans cette scène tragique. Or, soldat et juge à la fois, il lui affirma que toute sa trahison était connue, qu’il était surveillé depuis longtemps, que les preuves de son crime, nombreuses, accablantes, étaient entre les mains du ministre, que le Président de la République savait tout, que ses complices étrangers étaient dans l’angoisse. Et, surtout, il n’aurait pas refusé de lui dire quelle était l’inculpation précise qui pesait sur lui, à quelle puissance étrangère il aurait vendu les secrets de la défense nationale. En vain, l’infortuné le supplie, demande en grâce qu’on lui montre au moins le document qui lui est imputé, qu’on lui dise sur quelles prétendues preuves il est arrêté, brisé en pleine vie, en plein bonheur, jeté au gouffre. Du Paty s’enferme dans un diabolique silence.

Est-ce sa confession qu’il espère lui arracher par cette torture, comme la faim fait sortir le loup du bois ? Ou n’entrevoit-il pas cet autre dénouement : la folie s’emparant du misérable cerveau désespéré, la douleur et la rage crevant ce cœur, et ce soir, demain, dans la solitude de son cachot, dans cette ignorance de tout, rompu par cette chute soudaine de tant de rêves dans tant d’ignominie, en proie aux spectres, le suicide qui sera proclamé comme un aveu ?

V

Du Paty, assisté de Gribelin, puis Cochefert procèdent aux interrogatoires définitifs qu’ils consignent par écrit.