Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/173

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goisse. Alors, quand ce traitement a opéré, le juge interroge l’homme, — ce qui fut l’homme, un spectre, un cadavre vivant qui se soutient à peine, qui a perdu jusqu’à la notion des choses, dont la mémoire vacille et tremble. La lutte entre le juge et cette loque, c’est l’instruction criminelle, c’est la justice.

La justice civile ; et que sera la justice militaire ? Que sera-t-elle, surtout, quand l’inquisiteur ne conçoit pas de plus humiliante défaite que l’innocence de l’accusé ?

Quels moyens ne seront pas bons pour lui arracher l’aveu, un quart d’aveu, un semblant d’aveu !

Au secret absolu. Du Paty et Mercier ajoutent cette torture : l’ignorance de la charge précise qui pèse sur le prisonnier[1]. L’homme sera bien fort s’il résiste à ces deux supplices combinés. S’il n’avoue pas, il deviendra fou ; s’il ne devient pas fou, il se tuera.

C’est un miracle que ce calcul ait échoué.

Dreyfus, au moment où Henry le remit à Forzinetti, avait su dompter sa douleur. L’agent principal, ayant inscrit son nom sur le registre d’écrou, sans aucune autre indication, le conduisit à sa cellule. Il était midi. La porte de fer à peine refermée sur lui, le malheureux vit, pour la première fois, tout son malheur. La lutte contre Du Paty l’avait soutenu jusque-là, la lutte qui s’empare de tout l’être, absorbe toutes les forces, toute la pensée. Maintenant, c’était toute la matérialité de la honte, de l’horreur. Alors il fut comme dément, se précipita à travers la cellule, bouleversant tout, se frappant la tête contre les murs, les yeux injectés de sang, le cerveau en feu.

  1. C’est la procédure même de l’Inquisition. (Lea, Histoire de l’Inquisition au moyen âge, I, 500.) Saint Louis, en 1254, pour réagir contre cette procédure, ordonna que, dans tous les cas criminels, toutes les charges réunies contre l’accusé lui fussent soumises.