Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/185

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tion en Alsace pour servir mon pays ; rien dans ma vie, rien dans mon passé ne permet de porter contre moi une accusation pareille. — Mais vous savez donc de quoi vous êtes accusé, alors que vous disiez tout à l’heure ne pas le savoir ? »

Quel jésuite refusera son admiration à cette réplique de Du Paty ? Avec quelle promptitude d’esprit Du Paty a trouvé ce syllogisme d’Escobar ! Dreyfus demande à savoir l’objet précis de son inculpation ; l’instant d’après, il proteste contre l’accusation (générale) dont il est l’objet : quel aveu ![1]

Le malheureux proteste : « On me dit toujours que j’ai volé des documents, mais sans me montrer la base de l’accusation ! Je demande qu’on me montre les pièces accablantes ; je comprendrai peut-être, alors, la trame infernale qui se noue autour de moi. »

D’autres fois, en fin de séance, le procès-verbal signé, Du Paty goguenarde d’un ton dévot : « Vous êtes perdu, il n’y a que la Providence pour vous tirer de là. — Mais je suis innocent ! — L’abbé Bruneau disait aussi qu’il était innocent, et cependant il est mort sur l’échafaud. »

L’abbé Bruneau était un prêtre assassin qui avait été condamné à mort récemment et exécuté. La presse cléricale, le parti prêtre, en avaient gardé une violente amertume.

Dreyfus entrevit ce jour-là que la haine de sa race pouvait être le grand moteur de l’affreuse machine ; il laissa échapper ce cri qu’il répétera plus d’une fois par la suite : « Mon malheur est d’être juif ! »

  1. Bexon d’Ormescheville pourra, en conséquence, écrire dans son rapport, inspiré, presque dicté par Du Paty : « Le capitaine Dreyfus a subi un long interrogatoire devant M. l’officier de police judiciaire ; ses réponses comportent bon nombre de contradictions, pour ne pas dire plus. » Voilà l’une de ces contradictions.