Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/480

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pas une douleur de plus, mais la raison même de l’espoir : « Nous avons passé près de cinq années de bonheur. Vivons sur ce souvenir. Un jour, justice se fera, et nous serons encore heureux. Les enfants t’adoreront ; nous ferons de ton fils un homme tel que toi ; je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple… Il faut que tu vives pour nos enfants, pour moi. »

Demange avait visité Dreyfus dans sa cellule, l’avait embrassé avec des larmes : « Mon capitaine, votre condamnation est le plus grand crime du siècle ! » Il porta de ses nouvelles à sa femme, lui dit que la loi permettait qu’elle le suivît au lieu de la déportation. Aussitôt, son parti est pris : « Tu sais si je t’aime. Notre immense malheur, l’horrible infamie dont nous sommes l’objet ne fera que resserrer encore les liens de mon affection. Partout où tu iras, où l’on t’enverra, je te suivrai. »

Il l’a appelée au secours contre la mort ; elle l’appelle au secours contre la vie. C’est elle qui ne peut « se passer de lui » ; lui seul est sa consolation. « La seule lueur de bonheur qui me reste est de finir mes jours à les côtés. » Sans lui, elle tombe.

Elle connaît cette âme virile ; la notion d’un devoir à accomplir lui rendra sa force.

Il lui récrit dans la nuit : « Me Demange m’a dit combien tu es admirable. Tu vaux mieux que moi. Tu es une des plus nobles femmes qui soient sur la terre. Si j’arrive à boire le calice jusqu’au bout, ce sera pour être digne de ton héroïsme. »

Toute cette semaine, elle le dispute à la mort, d’une seule raison, toujours la même : s’il meurt, elle meurt. « Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler ; seules, elles me soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t’en