Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/482

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horrible de traître, comme il m’arrache le cœur ! Moi, traître ! »

Elle le sent plus qu’à demi conquis, prêt à affronter toutes les tortures physiques de la lointaine captivité, mais tremblant, se dérobant encore devant la torture morale de la parade d’exécution, de la cérémonie sauvage, solennelle, où, devant l’armée et tout un peuple, son infamie sera proclamée, où l’inique arrêt sera concrété en d’affreux symboles, où son épée sera brisée, ses galons arrachés, quand il défilera, dépouillé des marques visibles et tangibles de l’honneur, sous les huées et la haine.

Et, bravement, elle rompt le silence sur cette vision qui la hante et le hante. C’est encore un don qu’elle lui demande, une preuve d’amour, de supporter pour elle ce supplice : « La peine qui va t’être infligée est odieuse ; promets-moi que tu la supporteras courageusement… Imagine-toi que c’est un autre que toi que l’on déshonore ; accepte le châtiment immérité ; accepte-le pour moi, donne-moi ce témoignage d’affection, donne-le à tes enfants ; ils t’en seront reconnaissants un jour… Mon cher adoré, il faut que tu te résignes à tout, que tu supportes les terribles épreuves qui t’attendent. »

Enfin, il jure de vivre, d’aller, fort et fier, au supplice[1] : « Ton héroïsme me gagne… Je lutterai donc jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à ma dernière goutte de sang… Sentant ton cœur battre près du mien, je supporterai tous les martyres, toutes les humiliations, sans courber la tête. Ta pensée, ma chérie, me donne les forces nécessaires… Les femmes sont supérieures à nous ; j’essaierai d’être digne de toi. Oui, ce serait une

  1. Il le dit à Rennes : « Si je suis allé au supplice, c’est grâce à Mme Dreyfus qui m’a indiqué mon devoir ; si je suis ici, c’est à elle que je le dois. » (Rennes, III, 108.)