Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/491

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prophètes d’Israël, dont il a en lui quelque chose, ame farouche et lyrique, il entonne l’hymne d’allégresse : « La France juive date de 1886 ! Il y a huit ans, et c’est bien peu pour la marche d’une idée… Une volonté supérieure me disait : « Parle ! » J’ai parlé…[1] »

Tous les cléricaux ne réclament pas l’expulsion matérielle des juifs. Mais tous leur dénient la qualité de Français[2]. C’est l’expulsion morale.

Les professionnels de l’antisémitisme, — ou Cassagnac[3], tâchant de se faire pardonner une heure de vrai courage, — ne sont pas seuls à fulminer l’anathème. Ils sont appuyés par des hommes qui se réclament de la liberté et qui en font leur profession. Édouard Hervé fait écrire dans son journal, moniteur du duc d’Orléans : « Dreyfus est un homme sans patrie, un homme d’une race spéciale : ce n’est pas un Français[4]. »

Ainsi, l’hérésie redevient un crime, comme au Moyen Âge et devant le Saint Office ; et la tare ethnique est si profonde qu’elle devient une excuse pour la trahison et qu’elle l’explique. Ainsi raisonnent-ils.

Le Juif n’étant pas Français, Dreyfus n’a point commis de crime en trahissant un pays qui n’est pas le sien ; Drumont ne se lasse pas de le redire, raillant « les indignations factices, les colères à froid, les frénésies » de certains patriotes : « Toutes ces déclamations me

  1. Libre Parole du 28 décembre : « Mes livres auront rendu un immense service à notre chère France, en lui révélant le péril juif, en l’empêchant d’être livrée, pieds et mains liés, à l’ennemi, au moment d’une guerre, par les Dreyfus et les Reinach, embusqués dans tous les services importants. »
  2. Croix, Gazette de France, Pèlerin, Terre de France, etc.
  3. Autorité du 24 décembre : « Que Dieu soit béni pour avoir permis que ce ne fût pas un fils des Gaulois et des Francs qui porte l’infamie de ce verdict ! »
  4. Soleil du 25, sous la signature du frère d’Hervé, H. de Kérohant.