Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/513

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çants paisibles en sont friands. Combien plus intéressante la parade de l’École militaire ! Le spectacle en est plus rare ; le supplicié ne sera pas quelque brute inconnue qui a tué un autre inconnu, mais un officier dont le nom, depuis deux mois, est dans toutes les bouches, et qui a voulu tuer la France.

L’âme de Paris se tendait, fiévreuse et furieuse, vers la représentation annoncée. Les passions, les sentiments les plus divers s’y mêlent : la juste horreur du traître et la haine du juif, le culte de l’armée qui va s’amputer de ce membre pourri, la joie de voir souffrir et la curiosité de le voir enfin lui-même, l’infâme, de s’assurer s’il n’est pas un monstre au physique comme au moral.

Ce châtiment, qui sera une fête publique, nul ne doutait qu’il ne fût mérité. Nul, hors celui qui l’ordonnait. La partie la plus féroce de la plèbe se fût révoltée à l’idée que le condamné était innocent. Cette pensée était loin d’elle. Tous avaient la certitude que le misérable avait vendu la patrie. Pourquoi ? Pour trente deniers[1]. L ne clameur sans fin retentissait : Judas ! Judas !

L’imagination excitée donne au supplice promis une effroyable grandeur. Pourtant, ce dépeçage public de l’honneur d’un homme semble insuffisant à la colère populaire. Elle se demande si le supplice égalera le crime.

Depuis trois mois, surtout depuis dix jours, depuis la sentence qui a prononcé seulement la déportation, les mille gueules de la presse aboyaient à la mort. Les patriotes de profession ne tiraient plus qu’un seul cri de leur gosier : « À mort le Juif ! » Le cri a éclaté dans la salle même de la Chambre, à la tribune. La rue, les fau-

  1. Cocarde du 24 décembre 1894 ; article signé de Barrès.