Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/561

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soin de s’expliquer. Mais il résulte du texte même de la dépêche, où son nom personnel est prononcé, que le chancelier allemand ne s’adresse pas seulement au Gouvernement français et à son chef. C’est comme une conversation particulière que l’Empereur allemand, par l’intermédiaire de son ambassadeur, désire avoir avec lui. Puisqu’il est fait appel à sa loyauté personnelle, l’incident est personnel, non diplomatique. Et il affirme au comte de Munster que la pièce, appelée le bordereau, a été trouvée à l’ambassade d’Allemagne.

Munster ne dissimula pas sa surprise : « Il n’est pas possible, dit-il, qu’une pièce importante se soit égarée ainsi à l’ambassade. — Si vous l’avez jugée sans grande importance, reprit Casimir-Perier, vous l’avez jugée comme nous-mêmes. » Il entendait par là que l’odieux de la trahison ne se mesure pas à la valeur des documents livrés.

La parole du Président défiait le doute ; son affirmation s’imposait d’autant plus qu’elle était inattendue. Hanotaux, à équivoquer sur l’origine du bordereau, s’était acculé dans une impasse. Casimir-Perier en sort par la vérité. La plus grande force qui soit au monde opère, le plus souvent, avec lenteur. Ici, brusquement, elle retourne la situation, et tout l’embarras est maintenant pour l’ambassadeur.

Il sait, d’une part, à n’en pas douter, qu’aucun agent allemand n’a eu de rapport avec Dreyfus ; et, de l’autre, désormais, que la pièce accusatrice vient de son ambassade. Mais, comme ces deux faits, également exacts, ne se peuvent concilier que par une erreur des experts et des juges, comme l’erreur ne peut avoir qu’une cause : l’existence d’un autre espion, comme il ignore tout de ce vrai traître, et, le connût-il, comme il n’a pas le droit