Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/612

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L’intention de Mercier est évidente : c’est d’attribuer son ordre précipité aux récits de Du Paty et de Cochefert. Or, Du Paty, qui aurait intérêt cependant à s’abriter derrière un ordre nouveau de Mercier, ne dit nulle part qu’il le prévint avant de remettre Dreyfus à Henry. Dans son rapport du 31 octobre, adressé à Mercier, il indique même, et nettement, le contraire : « À 11 heures et demie environ, voyant que je ne tirerais rien de l’inculpé qui avait repris son assurance, je le remis entre les mains de l’officier supérieur chargé de le faire écrouer. » Si Mercier avait attendu l’épreuve pour donner l’ordre définitif d’écrou, Du Paty l’eût-il passé sous silence ? Si Du Paty avait pris cette licence. Mercier eût-il accepté son rapport sans y corriger une semblable erreur ?

Aussi bien Mercier n’ose-t-il pas mettre Du Paty en cause ; il dit seulement « qu’on vint le prévenir… » Qui ? Gribelin ou Cochefert ? Mais Gribelin n’en dit rien et Cochefert a déposé « qu’aussitôt après l’arrestation et les interrogatoires, il partit immédiatement en perquisition avec Du Paty et Gribelin » ; il ne rendit compte au ministre qu’à la suite de ces opérations et Mercier ne le questionna qu’« après le fait accompli[1] ».

Si Dreyfus avait été tenu en état d’arrestation dans l’un des bureau du ministère, pendant que Du Paty et Cochefert référaient à Mercier, le souvenir lui en serait resté comme d’une minute où l’espoir, un espoir fou, lui serait revenu. Or, il affirme que Du Paty n’ouvrit la porte que pour appeler Henry.

Une même défaillance de mémoire se serait-elle produite chez Cochefert, chez Du Paty et chez Gribelin ? Ont-ils oublié, tous les trois, qu’ils firent à Mercier, avant de partir en perquisition, un récit sommaire de la scène ? Le fait certain, c’est que leurs récits, s’ils les firent alors, n’influèrent en rien sur la décision de Mercier, prise irrévocablement depuis la veille.

  1. Rennes, I, 584, Cochefert.