Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/92

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tion, non sans âpreté, même contre tel supérieur qui le consultait. Il avait ainsi offensé Bertin. La conscience qu’il avait de sa valeur apparaissait trop. Le colonel de Sancy le nota, avec raison, comme « peut-être trop sûr de lui ». Fabre, d’après Roget et Bertin, le nota comme « prétentieux ». Esprit de mathématicien, sans aucune imagination d’artiste, il était tenu pour sec et dur. Il était fier et réputé hautain. Comme tous ceux qui ont du caractère, il passait pour l’avoir mauvais.

Tout récemment, pendant un voyage d’État-Major que dirigeait Boisdeffre lui-même[1], un incident l’avait mis en lumière. Un soir, à Charmes, Boisdeffre avait invité ses officiers à sa table. Dreyfus y parla des dernières expériences d’artillerie faites par les commissions de Calais et de Bourges. « Il donna, raconte le général Roget[2], l’un des convives, des renseignements qu’aucun ne possédait et tellement intéressants qu’il en fut question jusqu’à la fin du dîner. » Avec quel plaisir transparent dut-il s’entendre parler, heureux d’une attention qu’il ne sentait pas grosse de rancunes et d’implacables haines ! « En sortant de table, le chef d’État-Major emmena le capitaine Dreyfus et continua à causer avec lui, seul à seul, pendant plus d’une heure, en se promenant sur le pont de la Moselle. » Les autres officiers suivaient[3], « et les jeunes gens remarquèrent fort la faveur spéciale qui était accordée à leur camarade ce jour-là ».

De cet entretien, Dreyfus gardera à Boisdeffre une reconnaissance qui le hantera pendant son long martyre. Entendez-vous les propos qu’échangent entre eux ces jeunes officiers qui suivent, à distance, le chef

  1. 27 juin – 4 juillet 1894.
  2. Cass., I, 85, Roget.
  3. Ibid. : « Nous suivions par derrière d’ailleurs… »