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le secret de l'île.

« C’était une frégate anglaise, monsieur, s’écria le capitaine Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar, une frégate anglaise, vous entendez bien ! Elle m’attaquait ! J’étais resserré dans une baie étroite et peu profonde !… Il me fallait passer, et… j’ai passé ! »

Puis, d’une voix plus calme :

« J’étais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. J’ai fait partout le bien que j’ai pu, et aussi le mal que j’ai dû. Toute justice n’est pas dans le pardon ! »

Quelques instants de silence suivirent cette réponse, et le capitaine Nemo prononça de nouveau cette phrase :

« Que pensez-vous de moi, messieurs ? »

Cyrus Smith tendit la main au capitaine, et, à sa demande, il répondit d’une voix grave :

« Capitaine, votre tort est d’avoir cru qu’on pouvait ressusciter le passé, et vous avez lutté contre le progrès nécessaire. Ce fut une de ces erreurs que les uns admirent, que les autres blâment, dont Dieu seul est juge et que la raison humaine doit absoudre. Celui qui se trompe dans une intention qu’il croit bonne, on peut le combattre, on ne cesse pas de l’estimer. Votre erreur est de celles qui n’excluent pas l’admiration, et votre nom n’a rien à redouter des jugements de l’histoire. Elle aime les héroïques folies, tout en condamnant les résultats qu’elles entraînent. »

La poitrine du capitaine Nemo se souleva, et sa main se tendit vers le ciel.

« Ai-je eu tort, ai-je eu raison ? » murmura-t-il.

Cyrus Smith reprit :

« Toutes les grandes actions remontent à Dieu, car elles viennent de lui ! Capitaine Nemo, les honnêtes gens qui sont ici, eux que vous avez secourus, vous pleureront à jamais ! »

Harbert s’était rapproché du capitaine. Il plia les genoux, il prit sa main et la lui baisa.

Une larme glissa des yeux du mourant.

« Mon enfant, dit-il, sois béni !… »