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l'île mystérieuse.

En effet, le second courant de laves qui avait suivi la vallée de la rivière de la Chute, vallée large, dont les terrains se déprimaient de chaque côté du creek, ne devait trouver aucun obstacle. Le liquide incandescent s’était donc répandu à travers la forêt de Far-West. À cette époque de l’année où les essences étaient desséchées par une chaleur torride, la forêt prit feu instantanément, de telle sorte que l’incendie se propagea à la fois par la base des troncs et par les hautes ramures dont l’entrelacement aidait aux progrès de la conflagration. Il semblait même que le courant de flamme se déchaînât plus vite à la cime des arbres que le courant de laves à leur pied.

Il arriva, alors, que les animaux, affolés, fauves ou autres, jaguars, sangliers, cabiais, koulas, gibier de poil et de plume, se réfugièrent du côté de la Mercy et dans le marais des tadornes, au delà de la route de Port-Ballon. Mais les colons étaient trop occupés de leur besogne, pour faire attention même aux plus redoutables de ces animaux. Ils avaient, d’ailleurs, abandonné Granite-house, ils n’avaient même pas voulu chercher abri dans les Cheminées, et ils campaient sous une tente, près de l’embouchure de la Mercy.

Chaque jour, Cyrus Smith et Gédéon Spilett montaient au plateau de Grande-Vue. Quelquefois Harbert les accompagnait, jamais Pencroff, qui ne voulait pas voir sous son aspect nouveau l’île si profondément dévastée !

C’était un spectacle désolant, en effet. Toute la partie boisée de l’île était maintenant dénudée. Un seul bouquet d’arbres verts se dressait à l’extrémité de la presqu’île Serpentine. Çà et là grimaçaient quelques souches ébranchées et noircies. L’emplacement des forêts détruites était plus aride que le marais des tadornes. L’envahissement des laves avait été complet. Où se développait autrefois cette admirable verdure, le sol n’était plus qu’un sauvage amoncellement de tufs volcaniques. Les vallées de la rivière de la Chute et de la Mercy ne versaient plus une seule goutte d’eau à la mer, et les colons n’auraient eu aucun moyen d’apaiser leur soif, si le lac Grant eût été entièrement asséché. Mais, heureusement, sa pointe sud avait été épargnée et formait une sorte d’étang, contenant tout ce qui restait d’eau potable dans l’île. Vers le nord-ouest se dessinaient en âpres et vives arêtes les contreforts du volcan, qui figuraient une griffe gigantesque appliquée sur le sol. Quel spectacle douloureux, quel aspect épouvantable, et quels regrets pour ces colons, qui, d’un domaine fertile, couvert de forêts, arrosé de cours d’eau, enrichi de récoltes, se trouvaient en un instant transportés sur un roc dévasté, sur lequel, sans leurs réserves, ils n’eussent pas même trouvé à vivre !

« Cela brise le cœur ! dit un jour Gédéon Spilett.