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préface de la seconde édition

ces concepts, — et je vois aussitôt un moyen plus facile de sortir d’embarras. En effet, l’expérience elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours de l’entendement dont il me faut présupposer la règle en moi-même avant que les objets me soient donnés, par conséquent a priori, et cette règle s’exprime en des concepts a priori sur lesquels tous les objets de l’expérience doivent nécessairement se régler et avec lesquels ils doivent s’accorder. Pour ce qui regarde les objets en tant qu’ils sont simplement conçus par la raison — et cela, il est vrai, nécessairement — mais sans pouvoir (du moins tels que la raison les conçoit) être donnés dans l’expérience — toutes les tentatives de les penser (car il faut pourtant qu’on puisse les penser) doivent, par conséquent, fournir une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme un changement de méthode dans la façon de penser, c’est que nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes [lower-greek 1].

Cet essai réussit a souhait et promet à la Métaphysique, dans sa première partie, où elle ne s’occupe que des concepts a priori dont les objets correspondants peuvent être donnés dans l’expérience conformément à ces concepts, le sûr chemin d’une science. On peut, en effet, très bien expliquer, à l’aide de ce changement de méthode, la possibilité d’une connaissance a priori et, ce qui est encore plus, doter les lois, qui servent a priori de fondement à la nature, considérée comme l’ensemble des objets de l’expérience, de leurs preuves suffisantes — deux choses qui étaient impossibles avec la méthode

  1. Cette méthode empruntée aux physiciens consiste donc à rechercher les éléments de la raison pure dans ce qu’on peut confirmer ou rejeter au moyen de l’expérimentation. Or, il n’y a pas d’expérience possible (comme il y en a en physique) qui permette d’examiner quant à leurs objets (Objecten) les propositions de la raison pure, surtout lorsqu’elles se risquent en dehors des limites de toute expérience possible. On ne pourra donc faire cet examen que sur des concepts et des principes admis a priori, en les envisageant de telle sorte que ces mêmes objets puissent être considérés sous deux points de vue différents, d’une part comme objets des sens et de l’entendement dans l’expérience (für die Erfahrung), et d’autre part comme objets que l’on ne fait que concevoir, c’est-à-dire comme des objets de la raison pure isolée et s’efforçant de s’élever au-dessus des limites de l’expérience. Or, s’il se trouve qu’en envisageant les choses sous ce double point de vue, on tombe d’accord avec le principe de la raison pure, et que, les considérant sous un seul point de vue, la raison tombe inévitablement en conflit avec elle-même, alors l’expérimentation décide en faveur de l’exactitude de cette distinction.